—du XIIe jour de juillet 1574.—

(Envoyée exprès jusques à Calais par Estienne Jumeau.)

Reprise des armemens.—Intrigues des partisans de l'alliance de Bourgogne.—Suspension des lettres de marque contre les Français.—Mémoire. Conférence de l'ambassadeur avec Burleigh, Leicester et Walsingham, sur la déclaration des seigneurs du conseil.

A la Royne, Régente

Madame, ce n'est sans rougir de honte qu'il fault que, par ceste cy, je vous mande, touchant l'armement de ceste princesse, tout le contrayre de ce que, par celle du premier de ce moys, je vous avoys escript: qu'elle l'avoit desjà interrompu, et avoit faict licencier les gens de guerre, et les marinyers, et les ouvriers, et officiers de ses navyres, et faict cesser les provisions des victuaylles, et révoqué toutes aultres commissions en cella, chose que j'ay veue de mes yeulx. Et mesmes la dicte Dame estoit desjà entrée en marché avec le Sr Boyssot, gouverneur de Fleximgues, qui estoit lors icy, pour luy vendre les dictes victuailles. Mais estant, samedy dernier, survenu des nouvelles de France à la dicte Dame, lesquelles j'entendz que ne luy ont pleu; et, bientost après, d'autres, du costé de Biscaye, comme l'armée d'Espaigne se debvoit mettre en mer le cinquiesme de ce moys en nombre de troys centz voylles, toutes à double équippage de guerre; et encores d'aultres fascheuses nouvelles, le mesmes soyr, comme les deux milords, dont je vous ay cy devant escript, s'estoient desrobez pour passer en Flandres, la peur et les souspeçons luy ont renouvellé plus grandz que jamays. Dont soubdain elle a faict contremander ce qui estoit licencyé, et envoyé argent de toutes partz pour haster les soldatz et les maryniers; et maintenant elle faict fère une extrême dilligence de pouvoir, avant le XXVe du présent, mettre ses grands navyres dehors, en nombre de XXV, aultant bien équippés qu'il y en ayt en ceste mer, avec les barques et aultres vayssaulx qui suyvront, oultre les particulliers qui seront bien aultant. Et l'admyral mesmes d'Angleterre se prépare, avec beaucoup de noblesse, pour y aller commander; chose néantmoins qu'à mon advis ne pourra estre si tost preste, et de laquelle j'espère, et desire de bon cueur, que je puisse encores une foys changer les advis que j'auray à vous en mander, non qu'on ne m'ayt donné beaucoup de bonnes parolles d'assurance que rien de cest appareil n'est contre la France. Néantmoins je ne puis fère, pour aulcunes considérations que j'ay, que je ne le souspeçonne beaucoup, et que je ne le rende suspect à Vostre Majesté, veu mesmement la déclaration assez rude que les seigneurs de ce conseil m'ont naguyères faicte, comme je le vous ay mandé du VIIIe; et veu que les ministres françoys de ceste ville, qui sont bien les plus passionnez du monde, sont ceulx qui le sollicitent. Joinct que les partisans de Bourgoigne, lesquelz sont trop plus ferventz, pour ceste heure, que les nostres, et qui sont très bien estipendiés, s'efforceroient de traverser cella, s'ilz sentoient qu'il y eût rien au dommage du Roy Catholicque.

Et à propos des dictz partisans de Bourgoigne, je vous puis assurer, Madame, qu'ilz ont faict tout ce qu'ilz ont peu pour induyre ceste princesse de rompre avecque vous; et n'est sans apparance que, ez praticques qu'avez descouvertes par dellà, il y ayt de leur artiffice beaucoup, sans le sceu et oultre la volonté d'elle. Car desjà ilz avoient tant faict, icy, à la sollicitation d'ung hespagnol, naturalizé en ceste ville, lequel pourchassoit pour luy une lettre de marque contre les Portugoys, que ce conseil avoit résolu qu'on en octroyeroit aussy, avec toutes provisions de représailles, et d'arrest, aulx marchantz angloys contre les Françoys. Et sans ce que la dicte Dame, quand l'on luy en est allé parler, a dict qu'il falloit qu'on m'en notiffiât la déclaration, et qu'on entendît là dessus ma responce, premier qu'elle le consentît, l'on eût desjà passé oultre; bien qu'elle n'a faict grand difficulté de passer la lettre contre les Portugoys. Et c'est sur quoy iceulx de ce conseil m'ont tenu depuis le propos que je vous ay mandé; sur quoy je leur ay faict, sur le champ, la responce, et eulx leur réplicque que Vostre Majesté a veue par ma dépesche du VIIIe de ce moys. Et je joins dans un mémoyre à part ce qui s'en est ensuivy.

Et depuis, Madame, l'on m'a adverty que les dictes lettres de marque ont esté suspendues. Je ne sçay si, à présent, l'on les remettra. Et le Sr Artus Chambernon m'est venu dire que, puisqu'il vous playsoit fère rayson à son fils du dot de sa femme, qu'il garderoit qu'il ne l'allât pourchasser, sinon vers Vostre Majesté, par la voye que luy permettriés de le fère. Et sur ce, etc.

Ce XIIe jour de juillet 1574.

MÉMOIRE.