Et, sans passer plus oultre, m'ayant lors exibé ung grand cahier de pleinctes, qu'il disoit n'y avoir esté satisfaict, et ung role de restitutions faictes aulx Françoys à mon instance, il s'est tourné rassoyr.

Et les aultres s'estantz rendus fort attentifs à ce que je respondrois, je leur ay dict, que le propos, qu'ilz m'avoient maintenant faict tenir, venant de la Royne, leur Mestresse, et d'ung si prudent et vertueux conseil, comme le sien, se trouveroit, à mon advis, pour le regard de celle partie qui faysoit mencion de garder droictement l'amityé, très conforme au desir du Roy, vostre filz, et au vostre, de façon que je leur pouvois assurer que Voz Majestez, et toutz ceulx de vostre couronne, l'auroient très agréable; et encores ne pensois je que l'autre partye, qui monstroit avoyr de l'altération, vous peût du tout desplayre, parce qu'elle tendoit à descouvrir franchement les occasions qui avoient commancé de troubler, et qui troubleroient davantage la clerté de ceste amityé, si elles n'estoient remédiées; que le remède n'en seroit désormais difficile, puisque les causes du mal estoient descouvertes, lesquelles ne me sembloient ny si griefves, ny de tel poids, qu'elles peussent esbranler la très solide et très ferme, et très sainctement jurée, bonne amityé qui avoit, depuis quinze ans, prins son fondement sur la mutuelle bonne inclination que Voz Majestez s'estoient réciproquement portée;

Que, touchant les désordres de la mer, et manquement de justice, en France, pour leurs subjectz, j'étois très marry qu'ilz eussent occasion de s'en douloyr, et je m'en voulois douloir avec eulx, n'estant du debvoir de la confédération qu'ilz receussent injure de nous, ny qu'elle ne fût réparée, quand nous la leur aurions faicte, car les trettés le portoient ainsy; mais la malice du temps avoit assez privé en France et l'estranger et le subject de l'ancien ordre de la justice; néantmoins je pouvois tant affirmer, de l'intention et desir de Voz Majestez Très Chrestiennes et de vostre conseil, que les provisions, qui avoient deu en cella procéder de très justes princes, et très sévères et équitables conseillers, n'y avoient jamays deffally; que eulx mesmes estoient ceulx, et je les supplyois de n'estre offancés d'ouyr ceste vérité, qui avoient donné commancement à ce mal: car, jusques en l'an 1568, encor que nos troubles eussent desjà duré cinq ou six ans, les Angloys n'avoient toutesfoys senty de nous, ny nous d'eux, aulcune injure sur la mer; mais, après qu'ilz avoient eu admis, icy, Chastellier Portault comme visadmyral, nonobstant qu'il fût un fuitif condampné à mort par justice, et qu'ilz eurent donné lieu aulx commissions du Prince de Condé et du cardinal de Chastillon et du prince d'Orange, et dernièrement à celles du comte de Montgommery, et que, soubz icelles, ung grand nombre d'angloys, et pareillement beaucoup de fuitifz françoys, escossoys et walons, eurent entreprins, soubz la faveur de ce royaulme, sortantz de leurs portz et y ayantz leur retrette, de piller les Catholicques, et de débiter par deçà leurs prinses, la mer avoit esté incontinent remplye de très grands désordres; et, encor que, depuis, ilz s'estoient efforcez de les réprimer, et que la Royne, leur Mestresse, eût commandé de fère justice, elle n'avoit esté faicte entière, ny à toutz, ny contre toutz. Et bien souvant une partye du principal, avec les frays, ou toutz les deux ensemble y estoient demeurés, de façon que le dommage des Françoys restoit encores et en diminution de leurs biens, et en injure et violence contre leurs personnes, et en perte de navyres, si grande qu'il excédoit de dix mille pour cent celluy qu'ilz m'alléguoyoient de leurs subjectz;

Que je ne voulois nyer qu'il n'y eût à desirer quelque chose de nostre costé, mais beaucoup plus sans comparayson du leur; et, au pis aller, les injures, qu'ils avoient reçues de nous, ne pouvoient estre sinon semblables à celles qu'ils nous avoient faictes, ès quelles nous n'avions jamays tenté aultre remède que de recourir à la Royne, leur Mestresse, et à eulx, de nous fère justice sellon les traictés; et nous estions contantés de celle qu'elle nous avoit administrée, ou qu'elle avoit monstré de nous vouloir administrer, excusans le reste sur la malice du temps; dont je la supplyois, et eulx aussy, qu'ilz voulussent maintenant uzer le semblable, et ne chercher nulz remèdes en cella hors des traictés; et que leurs ambassadeurs avoient naguyères tretté de cest affère avec Voz Majestez Très Chrestiennes, lesquelles avoient prins avec eulx l'ordre que je leur avoys desjà déclaré; lequel, s'il ne leur satisfaysoit assez, qu'ilz en missent quelque autre en avant, et je leur ozois bien promettre que, s'il n'estoit bien malhonneste et inique, que Vostre Majesté le leur accorderoit, et leur feroit voyr qu'elle desire soigneusement conserver le commerce et intelligence de ce royaulme;

Que la Royne, leur Mestresse, ny eulx ne pouvoient, ny debvoient procéder maintenant d'aultre façon; et, pour le debvoir de ma charge, je ne pouvois fère de moins, en cas de quelque nouveaulté en cest endroict, que de les requérir de la vous communicquer, et d'attandre sur icelle vostre consentement, premier que de la mettre à exécution, ou bien leur protester de l'infraction des traictés; que je les priois de considérer que le feu Roy estoit mort leur bon allié et confédéré, et que le Roy, à présent, son frère, selon le troysième article du traicté, avoit succédé en la mesme ligue et confédération, et avoit ung an de terme pour en déclarer sa volonté, et que Vostre Majesté leur promettoit qu'il ne l'auroit poinct dissamblable au deffunct, et, possible, beaucoup meilleure; et aulmoins ne pouvoient ilz, pour chose qu'il eût faicte, depuis son règne, aulcunement juger qu'il la deût avoyr aultre; et pourtant je les priois que la Royne, leur Mestresse, et eulx se voulussent, en l'absence sienne, et à l'advènement sien à ceste grande couronne de France, qui leur estoit voisine, et en l'administration de ses présentz affères ez mains de Vostre Majesté, se déporter en vrays bons alliez et confédérez, et luy ayder et assister, comme à celluy qui debvoit estre, cy après, bien fort à eulx; et de qui, pour estre ung prince nay à toute vertu, creignant Dieu, fort esprouvé aulx armes et aulx affères, et dont la fortune ne se monstroit petite, ny les augures de sa grandeur que très bons, ilz pouvoient espérer et se promettre beaucoup plus que de nul aultre prince de la Chrestienté.

Laquelle responce, qui a esté, en quelque endroict, plus ample et plus expresse, milord trésorier l'a incontinent récapitulée en angloix, à ceulx qui n'entendoient le françoys.

Et après qu'ilz ont eu assez longtemps débattu ensemble, luy mesmes m'a respondu, que ce qu'ilz m'avoient auparavant déclaré de l'intention de leur Mestresse estoit sellon la résollution qu'elle en avoit prinse, à laquelle ne leur pouvoit estre loysible d'y rien oster ou mettre; mais qu'ilz luy rapporteroient fidellement mon dire, lequel leur avoit semblé à toutz honnorable et plein de beaucoup de satisfaction; et que, puis après, elle m'y feroit entendre sa volonté. Il s'est passé, là mesmes, d'autres choses lesquelles je réserve à la prochayne dépesche, parce que cette lestre est desjà trop longue. Et adjouxteray seulement que, samedy dernier, le comte d'Oxfort et milord Edwart de Sommerset se sont desrobez d'icy pour passer en Flandres, de quoy ceste court est assez troublée. Et sur ce, etc.

Ce VIIIe jour de juillet 1574.

L'on me vient d'advertyr, tout à ceste heure, que ceux cy ont, depuis hier au soyr, changé, encores un coup, de dellibération, et qu'indubitablement ilz mettront toutz leurs navyres dehors avant le XXIIIIe de ce moys. J'envoye de ce pas en vériffier l'advis, et incontinent après, je le vous escripray. Le pacquet de Vostre Majesté, du dernier du passé, vient d'arryver. Il est besoing de pourvoyr promptement à la difficulté que, par le postscripte de ma précédente, je vous ay mandé.

CCCXCIIIe DÉPESCHE