Pendant que j'ay faict mettre au net la présente, j'ay esté devers les susdictz seigneurs du conseil, qui m'ont faict une assez rude déclaration touchant la pleincte de leurs subjectz; dont je vous manderay, Madame, par mes premières, comme le tout a passé entre nous. Et voulant desjà clorre le pacquet, le Sr du Vassal, qui estoit allé pour mon audience à la court, et à qui j'avoys donné charge de sçavoyr résoluement comme je y serois receu, m'a rapporté, de la part du comte de Lestre, que la Royne, sa Mestresse, me mandoit que je serois le bien venu quand il me playroit; et que je sçavoys bien ce qu'elle n'avoit dict dernièrement, qu'encor que ma légation fût expirée, qu'elle ne layrroit de traicter avecques moy comme avec ung gentilhomme françoys, ministre du Roy, mon Maistre, lequel, avoit bien agréable, mais qu'elle ne pouvoit, en façon du monde, me recevoyr plus comme ambassadeur, jusques à ce que j'eusse nouvelle commission du Roy, qui est à présent. Sur quoy je me suis arresté, et suis tout résolu, Madame, de ne fère tant de préjudice à la grandeur du Roy, vostre filz, et à la vostre, ny tant d'indignité à la charge qu'on m'a veu exercer, icy, les six ans passés, que d'y aller maintenant en aultre qualité, dont vous plerra adviser de quelque expédient. Et s'il vous playsoit fère venir mon successeur, pour estre quelques moys, icy, agent, pendant que les lettres du Roy, vostre filz, luy arryveroient pour estre ambassadeur, nous conduyrions, par ensemble, la négociation ung espace de temps; et puis je la luy layrroys, au partyr, si clère et nette, qu'il ne s'y sentiroit aulcune mutation, sinon possible en mieulx, en ce que, mieulx que moy, il pourroit fère. Et vous pléra, Madame, pourvoyr promptement à ce faict, de peur que les affères de Voz Majestez ne reçoyvent quelque détriment, par faulte de personnage qui les puisse aller négocier avec la dicte Dame.

CCCXCIIe DÉPESCHE

—du VIIIe jour de juillet 1574.—

(Envoyée exprès jusques à Calais par Jehan Monyer).

Déclaration faite à l'ambassadeur, en conseil, que la reine a pris la résolution de permettre à ses sujets d'user de représailles sur mer contre les Français.—Protestation qu'elle ne veut pas pour cela abandonner l'alliance, ni faire acte d'hostilité.—Regret témoigné par l'ambassadeur de ce que des excès ont été commis sur mer, et par les Français et par les Anglais.—Son desir qu'il y soit remédié conformément au traité.—Ses plaintes contre les secours donnés, depuis le commencement des guerres civiles, aux révoltés de France.—Ses remontrances à raison des prises faites par les Anglais.—Protestation de sa part qu'il prendra toute autorisation de représailles comme une infraction au traité d'alliance.—Déclaration du conseil qu'il en sera référé à la reine.—Ordre donné de mettre tous les navires en mer.

A la Royne, Mère du Roy, Régente.

Madame, ayant, jeudy dernier, esté appellé en la mayson de milord Quipper par les principaulx de ce conseil, j'ay trouvé qu'il y en avoit neuf des principaulx desjà assemblez et assis, lesquels m'ont assez bien receu; et s'estantz remis, chascun en sa place, et m'ayantz, ainsy que de coustume, donné celle du premier lieu, ilz ont esté quelque temps en silence, comme s'ilz attandoient que j'ouvrisse le propos; mais voyantz que je ne sonnois mot, milord Quiper et milord trézorier m'ont dict que la Royne, leur Mestresse, avoit ordonné que aulcunes choses, qui estoient d'assez d'importance, me seroient déclarées en ceste assemblée; lesquelles ilz me prioient de les vouloir ouyr de Me Smith.

Et tout aussytost, s'estant le dict Me Smith levé, il m'a, avec ung peu d'apparat, dict que les grandes et fréquentes plainctes, qui, depuis ung an, estoient venues, et venoient encores tous les jours à la dicte Dame, des déprédations, volleries, meurtres et rançonnementz que les subjectz de ce royaulme souffroient, en mer, par les Françoys, et mesmes bien freschement de celles que deux navyres de guerre, qui s'avouoient au Roy, l'ung nommé le Prince et l'autre l'Ours, exécutoient sur eulx, et le peu de justice qu'ilz trouvoient en France ez officiers de sur les lieux; lesquelz, encor que le Roy et les seigneurs de son conseil ordonnassent souvant de bonnes provisions, ilz les mesprisoient, et ne tenoient compte de les exécuter, et layssoient intimider devant eulx, injurier, battre, mutiller et meurtrir ceulx qui en alloient fère la poursuyte, sans qu'on leur eût encores jamays veu fère punition d'ung seul pirate, ny une seule restitution, bien que la dicte Dame en eût faict addresser ses pleinctes fort souvant par moy mesmes, et ordinayrement par ses ambassadeurs, à Voz Très Chrestiennes Majestez, et se fût mise en tout debvoir de punir, de son costé, ceulx de ses subjectz qui avoient troublé la mer, et donné toute satisfaction aulx Françoys;

Et voyant, à ceste heure, le désordre continuer tousjours plus grand sur les siens, et les remèdes de justice leur deffallyr du tout, ainsy qu'il apparoissoit par le faict de Me Warcop, qui estoit fondé en très grande équité; et par celluy de Guyllaume Rutheau, qui avoit obtenu lettres patantes du grand sceau pour estre satisfaict en l'espargne, sellon que ses biens avoient esté prins pour les exprès affères du feu Roy, néantmoins le trésorier de l'espargne en refuzoit le payement; ensemble de plusieurs aultres semblables accidantz de ses subjectz, qui ne cessoyent d'inquiéter la dicte Dame, et ceulx de son conseil, de leurs très lamentables doléances;

Elle, pour ne laysser dépérir le commerce, ny voyr cesser la navigation en son royaulme, qui estoient les deux choses qui principallement maintenoient son estat, avoit advisé que, sans plus m'en parler, ny aller plus à pleincte à Voz Majestez Très Chrestiennes, elle adviseroit des remèdes que, par l'advis de ceulx de son conseil, elle avoit jugé les plus propres et les plus expédientz, pour récompenser et desdomager ses dictz subjectz et leur assurer leurs dictz navigation et commerce, sans, pour ce, altérer la bonne paix qu'elle vouloit droictement garder au Roy, vostre filz, et à son royaulme; et que ce qu'elle en faysoit estoit principallement pour obvier que les choses ne passassent si avant que la dicte paix s'en peût rompre; par ainsy, s'il advenoit que je vîsse ou ouysse parler de quelque nouvel ordre sur la mer, que je n'en prinse poinct d'esbahyssement.