(Envoyée jusques à Bouloigne par ung des gens de milord de North.)

Desir d'Élisabeth de conserver l'alliance avec la France.—Départ de lord de North.—Négociations des princes d'Allemagne.—Pacification de l'Irlande.—Nouvelles d'Écosse.

A la Royne, Régente

Madame, je n'ay receu les lettres de Vostre Majesté, du VIIIe de septembre, jusques au vingt uniesme jour de leur dathe, à cause que la mer a esté si haulte qu'on ne l'a peu passer, sinon envyron la fin du moys; et, avec icelles, j'ay receu la coppie de la lettre que la Royne d'Angleterre a escripte, de sa main, à Vostre Majesté; en laquelle, encor qu'elle uze de beaucoup de digressions, et d'aulcunes formes de parler qui n'expliquent qu'à demy ce qu'elle a voulu dire; et, en d'autres endroictz, elle s'efforce d'en fère plus comprendre qu'elle n'en veut exprimer, si descouvre elle bien avant de l'intérieur de son cueur; et monstre de l'avoyr grandement esmeu, et que diverses impressions la mettent à ne sçavoyr comme espérer de l'amityé du Roy, vostre filz, ny si elle se doibt résoudre de renouveller la ligue avecques luy, au cas qu'il le luy demande, ou bien si elle doibt retourner à celle de Bourgoigne.

Et en cella, Madame, j'ay à dire à Vostre Majesté que, depuis le passage du Roy, vostre filz, en Italye, et la bonne et grande opinyon qu'on dict qu'ung chascun a conçue de luy, à voyr seulement sa présence, et son maintien, et ses vertueux déportemens, partout où il a passé, joinct sa précédente réputation, et la grandeur et bonne fortune qui l'accompaignent, il n'est pas à croyre combien les agentz du Roy d'Espaigne, icy, se sont imprimés une merveilleuse jalousie de luy; lesquelz travaillent, plus qu'ilz ne firent jamays, de séparer ceste princesse de son intelligence, et mettent toute la dilligence, qu'ilz peuvent, d'entretenir par fréquentes sollicitations et par promesses et présantz ceulx qui sont auprès d'elle, et de gaigner nomméement ceulx qu'ilz estiment qui ont de l'affection à la France; dont n'est sans difficulté qu'on peut maintenant tenir, icy, relevé le nom du Roy et de sa couronne. Néantmoins je ne veux désespérer qu'il n'y trouve encores de la correspondance, parce que ceste princesse, en son cueur, ne le hayt poinct, ains l'ayme, et desire estre aymée de luy, comme de celluy qu'elle estime et prise, sur toutz les princes qui vivent; et si, n'a pas grande inclination à l'Espaigne, ny ne peut encores prendre confiance de ce costé là. Dont se pourra fère, Madame, que, par ceste nouvelle ambassade, qu'elle vous envoye maintenant, si, d'avanture, Voz Majestez la reçoyvent favorablement, et en font ainsy cas, comme elle monstre de l'espérer, que les choses se remettront facillement aux mesmes bons termes qu'elles estoient.

D'une chose ne me puis je assés esbahyr, sur quoy elle s'est peu fonder d'avoyr présupposé, en sa lettre, que Vostre Majesté eust apprins de quelqu'ung de ses conseillers qu'elle se tenoit offancée du Roy, car je luy fis voyr par voz propres lettres que c'estoit de la depposition du comte de Montgommery que Vostre Majesté l'avoit tiré; mais, à dire vray, elle se trouva lors si surprinse, quand je vins à luy toucher ce poinct, qu'elle a bien voulu, depuis, prendre le prétexte de ceste plaincte pour en esteindre si bien, si elle peut, la mémoyre, qu'il n'en soit jamays, en peu ni en prou, aulcune nouvelle, ny de vostre costé ny du sien.

La pluspart de ceulx, qui sont ordonnez pour accompaigner ceste ambassade, sont desjà partis de ceste ville, et milord de North, l'ambassadeur, partira demain. J'ay desjà adverty Mrs de Gourdan et de Calliac, et Mr de Crèvecœur, de son voïage, affin de le fère bien recevoyr, et le fère accomoder de chevaulx en Picardye. Et je vous supplye très humblement, Madame, de commander qu'il soit bien receu et accomodé au reste du chemin, et qu'il luy soit faict honneur et faveur, quand il arryvera vers Voz Majestez; car l'on prendra, icy, un grand argument de vostre intention, sellon qu'on verra que uzerés vers luy. Il a charge, après les complimentz faictz, de parler vifvement à Voz Majestez du faict des déprédations, et semble qu'on desire, icy, que luy faciés avoyr conférance avec les deux du conseil qui sont depputés là dessus.

Les agentz des princes d'Allemaigne viennent de partir, lesquelz, à ce que j'entendz, n'emportent rien de contant, mais seulement une promesse de deux centz mille escuz, qu'ilz ont demandé, qu'on les leur fera fournir de ce royaulme, en espèces, ou par crédit, pour fère les levées, au cas que la paix ne succède en France. Et en y a qui présument que desjà il est allé en Hembourg une partie de ces escus que je vous ay mandé qu'on a nouvellement forgez; dont sera bon d'en fère éventer par dellà la faulceté, affin qu'ilz demeurent descriez. Mr le vydame faict toutes les dilligences qu'il peut pour s'en aller avec les dictz depputés, mais, comme aulcunes nécessitez le convient de s'en aller, aussy il y en a d'aultres qui l'empeschent de partir. Me Astafort, jeune gentilhomme de ceste court, s'est desjà embarqué dans leur vaysseau, et s'en va jusques là où sont les dictz princes, pour revenir bientost rapporter de leurs nouvelles.

Le comte d'Esmont n'a pas esté faict prisonnyer, en Irlande, comme l'on me l'avoit rapporté, ains ceste princesse a si bien accommodé ses affères au dict pays, par voye d'accord, avec présans et promesses, et gracieuses condicions, que le dict comte, avec quatre mille hommes, s'est remis au service d'elle, et Mac O'Nel est repassé en son païs du North d'Escosse, avec quatre mille harquebouziers qu'il avoit admenez. Et, à présent, les officiers et agentz de la dicte Dame vont reprenant la possession des places, sans qu'on leur y face de résistance: vray est qu'on crainct tousjours bien fort l'instabilité de ceste nation.

Ung de mes amys me vient d'advertyr qu'indubitablement la praticque de livrer le Prince d'Escoce par deçà a esté bien fort en avant, et qu'elle a esté sur le poinct d'estre exécutée, si le comte d'Honteley et Me Alexandre Asquin ne l'eussent empeschée; et qu'on présume, en ceste court, que cella est venu de mon advertissement, et qu'il fault qu'on m'observe de plus près. Il y en a aussy qui pensent que, de tant que ceste princesse n'a pas monstré d'en estre trop marrye, qu'elle mesmes, soubz mein, les en a faictz advertyr; tant y a que le voïage, dont je vous ay cy devant escript, de la comtesse de Lenox, pour aller visiter le dict Prince, se poursuit; et je suis après à descouvrir sur quelle intention elle y va.