Ce VIIIe jour de novembre 1574.

CCCCXVIe DÉPESCHE

—du XIIIe jour de novembre 1574.—

(Envoyée exprès jusques à Calais par la voye du Sr Acerbo.)

Conférence de l'ambassadeur avec Leicester.—Déclaration qu'Élisabeth est avertie que le roi a résolu de lui faire la guerre.—Complète réconciliation de la reine d'Angleterre avec le roi d'Espagne.—Affaires d'Écosse.—Nouvelles répandues à Londres des succès remportés par les protestans en France.—Avis à la reine-mère. Plainte d'Élisabeth de ce que le roi et la reine-mère lui auraient voué une haine implacable.—Justification faite par l'ambassadeur à raison de ce reproche.—Description d'un phénomène maritime survenu à Londres.

Au Roy.

Sire, entendant que la Royne d'Angleterre avoit faict assembler ceulx de son conseil, sur une dépesche qu'elle avoit receu d'Allemaigne, et sur troys aultres qui luy estoient venues, coup sur coup, du costé de France, les deux de son ambassadeur résidant, et la troysiesme de milord de North, avant qu'il outrepassât Paris; et encores sur ce que luy avoit rapporté ung courrier freschement retourné d'Escosse; et que, là dessus, les ministres, et, incontinent après eulx, le Sr de Sueneguen avoient esté devers elle; je n'ay peu demeurer longtemps sans m'esclarcyr des escrupulles que tout cella m'avoit engendré. Qui, pour ne vivre en plus de peyne, ay trouvé moyen de parler, à part, et bien au long, avec le comte de Lestre, et l'ay curieusement examiné si, de nul costé, estoit survenue occasion qui eût admené du changement en la bonne dellibération où me sembloit naguyères avoyr layssé la Royne, sa Mestresse, et eulx toutz, vers les présentz affères de Vostre Majesté.

Lequel m'a respondu en somme que, de divers endroicz de la Chrestienté, la dicte Dame estoit admonestée de se préparer à la guerre, parce que vous aviez proposé de la luy fère, et que de cella l'on luy admenoit tant d'argumentz et de raysons apparantes qu'il me confessoit qu'elle ne sçavoit à quoy s'en tenir; et que ceulx, qui mettoient peyne de ne la laysser aller à ceste persuasion, n'avoient qu'y pouvoir opposer, sinon la seule parolle, que je leur avoys donnée, de la bonne intention de Vostre Majesté vers elle; et que le dict comte et quelques autres, qu'il ne me vouloit pas nommer, s'estoient formalizés, pour moy, de dire qu'ilz ne m'avoient encores jamays veu négocier à faulces enseignes, ny sans que j'eusse charge bien expresse et bien fondée de tout ce que je disois, et qu'il m'assuroit que la dicte Dame demeuroit encores fermement résolue d'attendre l'évidence de voz effectz vers elle; et que, si elle les cognoissoit bons et pleins d'une vraye et non feincte amityé, qu'indubitablement elle vous uzeroit d'une très ferme correspondance, et vous pourriez assurer d'avoyr en elle la plus entière et parfaicte de toutes les amies, qu'ayez au monde; et, au contrayre, aussy, si vous la provoquiez, que nulle, en toute la terre, vous seroit plus mortelle, ny plus irréconciliable ennemye, qu'elle; et que, pour le présant, il me pouvoit jurer que, non seulement des ouvertes dellibérations de la dicte Dame, mais des plus secrettes, qui se fissent dans son cabinet, Vostre Majesté avoit occasion d'en demeurer très contant, et mesmes d'en sentir beaucoup d'obligation à elle; et qu'il desiroit que, bientost après le retour de milord de North, Vostre Majesté envoyât quelque personnage d'honneur et bien choisy par deçà; car espéroit qu'il vous rapporteroit toute satisfaction, ne me voulant toutesfoys dissimuler que sa Mestresse estoit en très bons termes avec le Roy d'Espaigne, mais que cella n'empescheroit qu'elle ne fût encores en meilleurs avec vous.

Et de ceste mesme substance ont esté les responces d'aulcuns aultres de ce conseil avec lesquelz j'ay envoyé négocyer; ayant à vous dire, Sire, touchant ce dernier poinct, que m'a touché le comte de Lestre, de la réconciliation avec le Roy d'Espaigne, que le Sr de Sueneguen, estant naguyères à Amptoncourt, a tant faict que, bien qu'on ne l'ayt beaucoup prié de résider davantage par deçà, il a néantmoins obtenu que la légation du mestre des requestes, laquelle avoit esté interrompue, s'effectueroit présentement; et mesmes j'entendz qu'ilz passent aujourdhuy la mer, de compagnye, pour aller trouver le grand commandeur de Castille. A quoy a bien aydé certain advis, qui est freschement arryvé, par chiffre, de Bruxelles, à Mr Walsingam, comme la paix se va fère aulx Pays Bas.