XCVII

LA ROYNE MÈRE A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

du XXVIIIe jour de septembre 1571.—

Conférence de Catherine de Médicis avec Walsingham.—Plainte de Walsingham au sujet de l'argent que La Mothe Fénélon aurait remis au secrétaire du duc de Norfolk.—Connaissance qu'il donne à la reine des intrigues de Marie Stuart avec le roi d'Espagne.—Protestation de la reine que la Mothe Fénélon n'a pu donner aucune occasion de plainte.—Déclaration que le duc d'Anjou ne saurait consentir au mariage, si le libre exercice de sa religion ne lui est pas accordé.—Crainte que cette négociation ne soit rompue.—Désir qu'elle puisse être renouée pour le duc d'Alençon.

Monsieur de La Mothe Fénélon, le Sr de Walsingam m'est venu trouver ceste après disnée, qui a commencé son propos par me dire qu'il voulloit parler à moy, non comme ambassadeur, mais comme personne privée, et me dire que, encores qu'il sçache que l'intention du Roy, Monsieur mon filz, et la mienne ne soit aultre que d'entrettenir la bonne amitié et intelligence qui est entre sa Maistresse et ce royaulme, si est ce qu'il semble que, en quelque sorte, on la veuille altérer, s'estant trouvé, despuis quelque temps, en çà, que vous, qui vous estiés tousjours cy devant comporté fort dignement en vostre charge, et n'aviés faict que tous bons offices, avés mis entre les mains du secrettaire du duc de Norfolk quelque argent pour servir à ceux qui pourchassent mauvaises pratiques par delà contre sa Maistresse; disant que, parmi les papiers du dict secrettaire du dict duc, il s'estoit trouvé plusieurs choses de grande conséquence qui se traictoient entre luy et la Royne d'Escosse, ma belle fille, contre sa dicte Maistresse, mesmes des lettres que ma dicte belle fille escrivoit au dict duc, par lesquelles elle luy mandoit que, voyant bien que, réheussissant le faict du mariage qui se traictoit entre mon filz le Duc d'Anjou et sa dicte Maistresse, l'affection qu'on luy avoit portée du costé de deçà se pourroit refroidir grandement, et elle seroit quasi contrainte se mettre entre les bras du Roy Catholique, mon beau fils, qui la faisoit recercher pour la marier avec don Joan d'Austria, luy faisant aussy promesse de faire, par mesme moyen, le mariage de son filz avec l'une de mes petites filles; qui estoient offres, à quoy elle le prioit de l'excuser, si elle se disposoit d'entendre en la nécessité où elle se voyoit aujourdhuy réduicte, encores qu'elle luy eût tousjours une bonne affection, ainsy qu'elle le luy avoit promis.

Sur quoy je luy ay respondu, quand au premier poinct, que je vous tenois pour un honneste gentilhomme, digne ministre de son Maistre, et que je ne pense avoir faict chose, de par delà, dont vous ne respondiés tousjours au Roy, Mon dict Sieur et filz, et de laquelle ma dicte bonne sœur ait occasion d'estre mescontente; mais, quand à l'argent dont il me parloit, qui estoit deux mille escus, comme je pensois, que je sçavois bien que l'ambassadeur d'Escosse avoit remonstré quelquefois au Roy, Mon dict Sieur et filz, que sa Maistresse estoit en nécessité d'argent par delà, et qu'il n'y avoit aultre voye d'en faire tenir que par vous, à qui nous n'avons jamais trouvé mauvais qu'il s'addressât pour faire tenir de l'argent pour les affaires de ma dicte belle fille; et quand il l'auroit faict pour le regard des dictz deux mille escus, et que vous auriés essayé de les faire tenir en Escosse par le moyen du dict secrettaire, nous ne le pouvons avoir désagréable, veu la bonne intelligence que, de tout temps, ce royaulme a avec les Escossois, et mesmes l'estroicte alliance que la dicte Royne d'Escosse a eu ce royaulme: qui nous a tousjours faict penser que ma dicte bonne sœur ne pourroit prendre en mauvaise part que nous l'aydassions en ces affaires, en chose mesmement où il ne lui pourroit estre faict aulcun préjudice; de sorte que, soit que vous eussiés essayé de faire tenir les dictz deux mille escus en Escosse par le moyen du dict secrettaire, pour les gens de ma dicte belle fille, ou que ce feust pour l'agent du Roy, Mon dict Sieur et filz, qui est par delà, dont je m'informerois mieux cy après, il me sembloit que ma dicte bonne sœur n'avoit poinct occasion de s'en fascher ni malcontenter en façon du monde.

A quoy le dict Sr de Walsingam m'ayant répliqué que l'on sçavoit assés la vie estrange que avoit menée ma dicte belle fille, qui estoit odieuse à un chascun, et qu'elle ne méritoit que nous en eussions un si grand soin; je luy ay respondu que je sçavois bien que le plus souvant l'on disoit d'une pauvre princesse affligée, comme est ma dicte belle fille, pleusieurs choses qui ne se trouvent quelque fois pour la pluspart véritables; mais que le Roy, Monsieur mon fils, ne pouvoit, pour son honneur, qu'il ne luy aydât à accommoder ses affaires en son païs; qui est une office que ma dicte bonne sœur ne pourroit trouver mauvaise, pour estre convenable à l'alliance que ceste couronne a de tout temps et ancienneté avec les Escossois, et le lieu qu'elle a tenu en ce dict royaulme, n'ayant vollonté toutesfois de rien faire en cella que avec le respect de l'amitié et bonne intelligence que nous avons avec ma dicte, bonne sœur; à laquelle nous ne voudrions en rien contrevenir, mais faire toutes choses qui la pourroient plustot augmenter et acroistre en ce qui nous seroit possible.

Sur quoy je vous diray que nous vous prions continuer à vous gouverner en ces affaires de telle façon que, maintenant que la négotiation du mariage de mon filz d'Anjou n'est aux termes qu'il estoit il y a quelque temps, ma dicte bonne sœur ne juge, par les instances que vous luy fairés, que nostre amitié soit en quelque sorte diminuée en son endroict.

Oultre tout ce que dessus, le dict Sr de Walsingam m'a dict que sa Maistresse avoit plus de desir de se marier que jamais, mais qu'il sembloit que, de ce costé, l'on en feust réfroidi; bien sçavoit elle que le Roy, Monsieur mon filz, et moy le desirions infiniment, mais que mon filz, le Duc d'Anjou, n'y avoit trop de vollonté, ce qu'il me prioit de sçavoir de luy.

A quoy je luy ay respondu que mon dict filz n'estoit pas si mal advizé qu'il ne recogneût bien que c'estoit le plus digne parti qui se puisse offrir pour sa grandeur; et que, quand ma dicte bonne sœur s'accomoderoit aux choses raisonnables que nous desirons d'elle, qui est la permission de pouvoir librement exercer sa religion avec sa famille, sellon que sa conscience le luy commande, que j'estimois qu'il ne s'y trouveroit poinct de difficulté; mais que, estant mon dict fils tant amateur de sa religion comme il est, ainsi que le dict Sr de Walsingam le pourroit assés cognoistre, quand soigneusement il s'en voudra enquérir, je ne pensois pas que, pour quelque grand avantage et grandeur que luy peust estre proposée en ce monde, il soit jamais pour condescendre à aulcun parti, si l'exercisse public de sa dicte religion ne luy demeure libre pour luy et tous les siens.