Il est bien cogneu qu'estant le premier propos de mariage faict pour Monseigneur le Duc d'Anjou, n'avoit empeschement si grand comme la différance de sa religion d'avec celle de la Royne. Vray est qu'il y avoit quelque scrupulle touchant son âge, mais que la difficulté, à cause de la religion, avoit esté grande, il est bien prouvé; car, pour avoyr refusé de se conformer à la religion, Sa Majesté continuant son zèle et voulloir qu'il s'y déclarât conforme, le traicté print fin, comme vous sçavés fort bien.

Despuis ce temps là, comment les choses ont esté altérées en France par les massacres perpétrés à Paris et aultres endroictz du royaulme, pour augmenter encores la difficulté à cause de la religion, il n'est que trop apparent, et à le raconter trop lamentable? car qu'ont ils faict, tout l'an passé, en France, sinon meurtrir et persécuter toutes sortes de peuple qui favorisent la religion approvée en Angleterre? et bien que cecy ne nous appartient proprement à nous y mesler, n'ayant à révocquer les actes du Roy en dispute, si est ce que le Roy, offrant Monseigneur le Duc, son frère, pour devenir le mary de nostre Royne, et, quand et quand, nostre chef et gouverneur, auquel ne voyons aultre marque de son intention au faict de la religion, ains qu'il seconde son frère, le Duc d'Anjou, en armes, et persécute tous ceux qui favorisent la mesme religion qu'a la Royne;

Et puisque le Roy mesme et tout son conseil y persévèrent si obstinément qu'ilz mettent en péril les vies de leurs meilleurs subjectz et serviteurs pour respandre le sang d'une grande partie du peuple de mesme royaulme, sans se souvenir qu'ilz affoiblissent et diminuent la force de ce royaulme, laquelle consiste en la multitude des subjectz, qu'est ce qu'on doibt espérer de la venue du Duc en ce royaulme, en ce temps cy principallement, venant de la victoire et l'effusion du sang à la Rochelle de ceux qui, pour le regard de leur religion, sont bons amis de la Majesté de la Royne et de ce royaulme; et combien que l'on se peût, avec quelque probabilité, persuader que, quand à la personne du dict Duc, rien ne seroit ni attenté contre Sa Majesté, ni son estât, toutesfois il ne se peut faire, le Roy continuant la guerre contre ses naturelz subjectz, seullement pour s'avoir mis en deffence et n'avoir voulleu abandonner leur religion, dont les édictz et ordonnances du royaulme leur ont permis et garanti la profession et exercisse, que les estatz et peuple de ce royaulme ne se mescontentent fort de la venue du Duc, considéré le temps, jusques à ce que le Roy fasse modérer ou bien cesser ceste persécution en France.

Par ainsy n'a rien plus à desirer pour l'avancement de ce mariage et de la venue du dict Duc que si luy mesmes voulloit désister d'estre acteur en ceste guerre et déclarer une vollonté de se conformer à la religion de Sa Majesté, ou que Dieu en fasse la grâce au Roy qu'il puisse recouvrer l'obéissance de ses subjectz sans guerre et effusion de sang, en leur laissant l'exercisse de leur religion suivant ses édictz précédents, ses sermens et promesses, affin qu'ilz luy rendent obéissance comme à leur souverain.

En quoy, s'il plaist au Roy, estimons qu'il n'y a prince en la Chrestienté qui puisse plus avancer ceste bonne œuvre que la Majesté de la Royne, à quoy aussy nous, qui sommes ses conseillers, y donnerons fort vollontiers nostre advis et prendrons la peyne à le parfaire, à l'honneur du Roy et bien de son royaulme, ce qu'estant effectué alors, la difficulté que, de présent, nous trouvons empescher la venue du Duc, seroit vuidée, et si, par après, il arrivoit, ce seroit avec plus de grâce et faveur, là où, pour le présent, il ne le pourroit faire, sans attandre asseurément un général mescontentement du royaulme, et conséquemment un mauvais et final empeschement de l'intention du mariage.

Ce que laissons considérer à vous, Monsieur l'Ambassadeur, et remettons au meilleur advis du Roy et de la Royne Mère.

CLI

LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

du XXIIIIe jour de juillet 1573.—

Ferme volonté du roi de faire observer la paix qui vient d'être conclue avec les habitans de la Rochelle.—Préparatifs pour le départ du roi de Pologne.—Satisfaction du roi de l'offre faite par Élisabeth de protéger le voyage par mer.—Plaintes contre des prises faites par les Anglais.