Lors Mon dict Seigneur commanda au dict Sr de Losses et cappitaine Cossins d'aller recognoistre le dict ruysseau, pour veoir s'il seroyt aysé à le passer. Estant de retour, Mon dict Seigneur y envoya, par leur advis, mille harquebuziers pour combatre et gaigner le dict passaige du dict ruysseau: ce qui fut faict et gaigné à l'instant, à la veue de la cavalerye des ennemys, qui estoit tousjours sur le tertre. Et se peult dire que les dicts harquebuziers nostres feirent aussi bravement qu'il est possible, faysans habandonner le dict passaige aux ennemys; lesquelz, veoyans que toute l'armée de Sa Majesté marchoit droit à eulx, commencèrent à se retirer peu à peu.

Lors, le dict Admiral manda soubdainement au Prince de Condé, qui estoyt encores à Jarnac, que il estoit attaqué de si près qu'il ne pouvoyt plus se retirer, veu que les gens de nostre armée venoyent avecques une extresme furye droict à luy, de façon qu'il estoyt forcé de combatre, le suppliant de s'advancer pour le secourir.

Quoy veoyant, Mon dict Seigneur manda à ceulx qui conduysoient l'avantgarde, que, quelque chose qu'ilz trouvassent, ilz combattissent, estant résolu, à ceste foys, de passer sur le ventre à tout ce qu'il trouveroyt des dicts ennemyz, ce qui fut suyvy par ceulx de la dicte avantgarde; lesquelz, sans regarder aux inconvéniens qui pouvoyent advenir, donnèrent à toute bride sur la queue des dicts ennemys, où il fut tué beaucoup d'iceulx; et mesmes, à ung passaige que aucuns voulloyent prendre, sur une chaussée d'estang, avecques ung si grand désordre, que les ayans les nostres bien advancez, ilz se meslèrent ensemble, de sorte que plusieurs des dicts enuemys, qui avoyent casaques blanches, furent veuz tumber dans le dict estang pour la presse qu'ilz avoyent au passaige.

Pendant que le dict combat se faisoyt, nostre bataille et Mon dict Seigneur, auprès duquel estoit toujours le dict Sr de Thavennes, comme l'un des plus vieulx et expérimentez cappitaines de la trouppe, passoyt sur la main droicte du dict estang; et pouvoyt estre, lors, entre midy et une heure.

Au dessoubz d'icelluy estang il fut trouvé ung villaige, en ung lieu assez estroict, où le Prince de Condé se trouva bien accompaigné. Aussy y survindrent les reistres; et se rengea le comte Ringraff avecques la dicte avantgarde et Bassompierre à la bataille, ainsi que l'avoyt ordonné Mon dict Seigneur. Cependant les deux armées eurent quelque loysir de se préparer au combat, et fust si vivement résolu de la part du dict Prince qu'il vint furieusement, à toute bride, donner sur notre avantgarde, et de telle furye qu'il l'arresta à bon escient, estant soustenue du dict comte de Reingraff avecques ses trouppes, qui y combatist fort vaillamment. Et veoyant Mon dict Seigneur nos gens porter et soustenir ung si grand faix, il part avecques la cavallerye, qu'il avoyt près de luy, à toute bride, et chargea les dicts ennemys par le flanc, de telle façon qu'il les meit en désordre, et tournèrent bride, s'enfuyans à vau de route.

Et, en ce mesme lieu, de la première charge, fust tué le dict Prince de Condé, le comte de Montgommery, Chastellier Portault et plusieurs aultres, dont on sçaura cy après les noms, estant le dict Sr de Losses, qui a apporté ceste nouvelle à Sa Majesté, party si à la haste, après le gaing de la dicte bataille, que l'on ne sçavoyt encores bonnement le nombre des mortz, ny de tous les prisonniers; combien qu'il soyt très certain que il y ayt eu bon nombre, tant de l'un que de l'aultre; et de ceulx qu'il asseure avoir veuz prisonniers sont le comte de Choysy, La Noue, de La Force, l'aisné Clermont d'Amboyse, Stuard escossoys, Montmédy, Soubize et Souppoix, avecques infinis aultres, desquelz il n'a peu retenir les noms.

Il a rapporté que l'on tenoit que l'Admiral estoit fort blessé à l'espaule; et ne laissoyt touteffoys, par le rapport des dicts prisonniers, de se retirer à cinq grandes lieues de là, cependant que l'on chassoytles dicts ennemys; qui dura jusques à la nuict, où les gens de pied françoys et les Suysses se estoyent meslez, lesquelz ont faict ung très grand carnage.

Une partie des gens de pied des dicts ennemys se retirèrent dedans Jarnac; ce que voyant Mon dict Seigneur il commanda au cappitaine Cariez, et aultres cappitaines avecques luy, s'en aller donner la teste baissée dans le dict Jarnac, ce qu'il feit fort courageusement, de façon qu'il les meit en tel désordre qu'ilz furent contrainctz de gaigner le pont, le passer et le rompre après eulx; qui leur vint fort à propoz. Et le soir, Mon dict Seigneur alla loger au dict Jarnac, prenant le logis du jour de devant du dict ennemy. Au dict lieu, l'a laissé le dict Sr de Losses, remerciant Dieu de ceste heureuse victoire qu'il luy avoyt donnée; et là, donna le corps du Prince de Condé mort à Mr le duc de Longueville, sur la requeste qu'il en feit; Mon dict Seigneur estant en bonne deslibération de partir, dès le lendemain, pour suyvre les relicques des dicts rebelles, ennemys de Dieu et de Sa Majesté. Et se peut dire avecques toute vérité que, en l'exécution de la dicte victoyre, Mon dict Seigneur a faict tous les actes que le plus grand et plus viel cappitaine, qui soyt aujourdhuy en l'Europpe, pourroit faire; qui doibt faire espérer en luy à tout le monde, par ung si beau et digne commancement, toutes les grandes et dignes partyes qui se peuvent désirer à ung grand prince.

Faict à Metz le XXIe jour de mars 1569.

De Neufville.