LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

—du IIIe jour d'apvril 1569.—

Satisfaction du roi sur la déclaration d'Élisabeth qu'elle ne veut pas entrer en guerre avec la France.—Ordonnance pour la restitution des prises.—Plaintes contre les menées de l'ambassadeur d'Angleterre en France.—Maladie de la reine-mère.—Papiers trouvés sur le prince de Condé.

Monsieur de La Mothe Fénélon, vous renvoyant le Sr de Sabran, présent porteur, je vous ay bien voulu faire entendre le grand contentement qui me demeure de ce que, par vos lettres des VIIIe et XIIIe du passé[6], m'avés si particulièrement satisfaict des responces de la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur, sur tous les poincts dont je vous avois escrit par mes despesches des VIIIe, XIIe et XIVe de febvrier[7], ayant esté très prudamment advisé à vous, en la poursuite de chose où elle n'eût, par avanture, eu volonté de faire si apparente déclaration, de rejetter sur autres que sur elle les causes qui m'ont meu de la rechercher en cest endroict; comme, en effaict, je me suis toujours persuadé que les mauvais déportemens qui se faisoient au préjudice de la bonne paix et confédération d'entre nous, et mon royaume, procédoient plustost de quelques mauvais ministres que d'elle. Aussi est il tout certain que je ne me suis meu à aucun ressentiment que premièrement je ne fusse certain de sa volonté; se pouvant asseurer que quelque alliance ni fraternité qui soit entre moy et le Roy Catholique, mon bon frère, ni chose que me voulleust donner à entendre le duc d'Alve, je ne condescendray, ni permettray, que mes subjects facent aucune chose qui puisse altérer nostre commune amityé et repos d'entre nos deux royaumes. Et suis contant, puisqu'elle se déclare si avant de n'avoir eu aucune part au voyage, faveur et support que son vice admiral Me Huynter a faict et porté à mes ennemis, estants à la Rochelle, de croire qu'il soit ainsi, puisqu'il a pleu à Dieu asseoir son jugement sur le chef de mes ennemis et rebelles, comme vous aurez entendu par Montaffier, que je vous ay puis naguières dépesché; et aussi que le temps nous pourra esclaircir de ce doubte pour l'advenir: ne trouvant autrement nécessaire respondre sur tous les poincts contenus au mémoire qui vous a esté baillé en réponse des articles que vous présentiés, puisque ce ne sont que objections pour couvrir les justes causes que j'ay d'avoir pour suspectes, et me plaindre des actions de l'ambassadeur Norrys, estant icy près de moy, comme aussi pour regard des entreprinses du Hâvre et Dieppe, et armements faicts en Angleterre, sans apparance d'aucune guerre déclarée; veu que, par toutes les despesches que je vous ay faictes, vous pouvez avoir connu les justes occasions que j'en ay eu.

Toutesfois, puisqu'elle est en si bonne volonté de vouloir entretenir et conserver la paix en laquelle nos deux royaumes ont vescu jusques icy, elle ne me trouvera de moindre affection en cest endroict, ainsi qu'elle pourra connoistre par l'ordonnance que j'ay faicte pour se publier par tous mes ports et hâvres, pour assurer la mer et la liberté du trafficq à tous ses subjects, avec commandement de leur rendre et restituer tout ce qui a esté cy devant pris, saisy et arresté sur eux, aussitost que j'ai veu, par l'ordonnance[8] que m'avez envoyée, avec vostre despesche du XVIe, qu'elle en avoit autant faict de son costé, vous envoyant une coppie de la mienne pour luy monstrer et aux seigneurs de son conseil, que vous pourrez asseurer de la sincérité de mon intention à l'observation de la paix et traittés; et que je ne faudray de faire donner à ses subjects toute seureté, faveur et bon traittement, qu'il me sera possible, en quelque endroict de mon royaume, pays et terres de mon obéissance où ils voudront traffiquer; de mesme qu'elle doit aussi tenir main que, pour la mutuelle seurcéance, faicte entre les païs du Roy Catholique et elle, mes subjects ne soient aucunement molestés, ny leur trafficq interrompu; m'estant, au pardessus, advis que la dicte Royne ne sçauroit avoir meilleur indice de la franchise, avec laquelle je desire procéder envers elle et son royaume, que de luy faire déclarer ouvertement les causes qui se présentent à moy et mes subjects de luy faire remonstrer les contreventions qui se font, à mesure que ses ministres m'en donnent occasion.

Et pour conclure à ce propos, vous l'asseurerés, Monsieur de La Mothe Fénélon, qu'il ne faut qu'elle doubte aucunement que je ferme les oreilles à chose que son ambassadeur me veuille dire, soit pour se justifier des soubçons que j'ay eus à bon droit qu'il eust pratiques et intelligeances avec mes rebelles, ou pour autre chose concernant sa négociation, comme elle dict avoir esté faict au sien d'Espagne; car, si, par cy devant, il a toujours eu de moy bénigne et favorable audience et satisfaction, toutes les fois et en tout ce qu'il a voulleu rechercher de moy, comme il ne pourroit dire le contraire, s'il ne vouloit taire la vérité, il doit espérer le mesme pour l'advenir, de tant plus quand les effects se trouveront conformes à la déclaration qu'elle faict de vouloir continuer la bonne paix et amityé qui est entre nous et nos royaumes; laquelle, de ma part, je ne désire rien plus que de voir inviolablement observée.

Vous n'aurés par ceste dépesche aucunes lettres de la Royne, Madame et Mère, d'autant qu'elle n'est encore bien renforcée de la fiebvre qui l'a tenue par quelques jours, comme il vous a esté par cy devant escrit, de laquelle, grâces à Dieu, ne luy reste plus que la débilité. Et n'ayant encore eu aucunes nouvelles de ce que mon frère, le Duc d'Anjou, aura faict des reliques de la victoire qu'il a pleu à Dieu me donner, dont le discours vous a esté envoyé par le dict Montaffier, je ne vous fairai la présente plus longue que de prier Dieu vous avoir, Monsieur de La Mothe Fénélon, en sa saincte et digne garde.

A Mets le IIIe jour d'apvril 1569.

CHARLES DE NEUFVILLE.

Monsieur de La Mothe Fénélon, entre plusieurs papiers, que je viens d'apprendre avoir esté trouvés sur le Prince de Condé, et ceux qui ont esté tués ou pris avec luy, y a un grand mémoire du cardinal de Chastillon, escrit partie en chiffre, par lequel il luy donnoit bonne espérance, et à ceux de son party, de leur faire avoir beaucoup de secours et faveurs de la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur, non sans espérance de la faire embarquer à prendre leur protection, et se déclarer ouvertement; ce que je ne veus croire, puisque vous m'avez si bien asseuré de sa bonne volonté: qui est cause que je ne vous envoye les dicts papiers pour luy en faire aultre instance, afin de ne luy imprimer que je sois en aucune deffiance d'elle ny de ses actions; le vous aïant néantmoins voulu faire entendre pour en faire vostre proffit, en ce que vous cognoistrés estre à propos pour mon service. Et, si vous luy en parlez, ce sera toujours en rejettant le tort sur la malice de ceux de mes subjects qui sont près d'elle. Et cependant ne sera que bon que vous continuiés d'avoir l'œil ouvert pour descouvrir leurs menées et pratiques. De quoy j'espère que vous m'advertirez.