Escript à Annet le VIIe jour de may 1571.

CHARLES. PINART.

LXXXIV

LE ROY A Mr DE LA MOTHE FÉNÉLON.

du XXIVe jour de may 1571.—

Débats du parlement d'Angleterre.—Surveillance à exercer sur les menées des Anglais en Écosse.—Instances faites par le roi auprès de Walsingham pour la mise en liberté de Marie Stuart.—Détails des secours envoyés de France en Écosse.—Défiance contre les seigneurs écossais nouvellement rattachés au parti de la reine.—Craintes inspirées par l'entreprise des Espagnols contre l'Irlande, et le projet de mariage de Marie Stuart avec don Juan.—Recommandation pour le frère du comte de Rothe.—Désir du roi qu'il soit permis à l'archevêque de Glascow d'aller visiter la reine d'Écosse.—Affermissement de la paix en France.—Répression des troubles d'Orange et de Rouen.

Monsieur de La Mothe Fénélon, par la dernière despesche que je vous ay faict despuys l'arrivée de Sabran, par la voye de la poste, je vous ay satisfaict à tout le contenu de voz despesches précédentes; et à peu près à celle du IIe de ce moys, que m'escrivistes par Sabran, présent porteur, et pareillement aux deux que j'ay encores depuys reçues de vous: l'une, il y a quattre jours, du VIIIe de ce dict moys, et l'aultre ce jourdhuy, du XIIIe ensuivant[94]; et vous diray seullement, quant aux honnestes propos que la Royne d'Angleterre, Madame ma bonne sœur, vous a tenus en voz dernières audiences, que je suis fort aise que luy ayés ainsi particullièrement et à propos respondu, et faict cognoistre que je desire, en tout ce qu'il me sera possible, tousjours conserver nostre bonne amitié et commune intelligence, ayant eu bien agréable d'apprendre aussy ce qui s'est passé journellement au parlement qui se tient par delà, en quoy je voy bien qu'il y a des divisions et partis, principallement pour le faict de la religion, et en ce qui s'y parle du tiltre du royaume et du faict de la police; mais, à la fin, comme il est très bien desduict par vostre dicte dernière dépesche, je ne doubte point que ce que desire et veut la dicte Royne ne s'y fasse.

Je seray bien aise que vous continuiés à me tenir tousjours adverti de ce qui se passera au dict parlement, et aussy des délibérations que pourrés descouvrir qu'a icelle Royne pour le faict d'Escosse; car, comme je vous ay escript par ma dernière lettre, il fault prendre garde surtout qu'elle n'envoye secrettement ou évidemment des forces en Escosse et qu'elle n'y fasse entreprinse que je n'en sois bien certainement et auparavant adverti, pour y pourvoir d'heure, comme j'adviseray. Et sera aussy très bon que me mandiez si la suspension d'armes entre les Escossois n'a pas esté arrestée quand le comte de Morthon est retourné en Escosse, et si elle continue ou non; car il semble qu'elle soit interrompue pour ce que, par ce que me mandés, et par d'aultres nouvelles que Vérac, qui est icy, a eues d'Escosse, et aussy par des lettres que Cobron a escriptes à la Royne, Madame et Mère, il se void qu'ils se sont battus près de Lislebourg. Et si cella continuoit, il ne faudroit plus espérer la continuation du traitté commencé en Angleterre, mais il faudroit que vous fissiés souvenir à la Royne d'Angleterre, ma bonne sœur, de la promesse qu'elle m'a faicte, parlant à vous, qu'en quelque sorte que ce feust que se terminast le dict traicté, qu'elle la mettroit en liberté ez mains de ses bons subjectz, et luy en faire toute instance honnestement, sellon sa dicte promesse.

Et desjà Ma dicte Dame et Mère et moy en avons, ce jourdhuy, parlé au Sr de Walsingam, et l'avons prié d'en escrire à la Royne, sa Maistresse; mais, affin que vous suiviés en cella le désir et vollonté de ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, je suis bien d'advis, et vous prie ne faillir de l'advertir de ce que je vous mande, luy faisant aussy entendre que j'ay donné ordre que les quattre mille escus de ce moys seront baillés, dans quatre ou cinq jours, au frère du comte de Rothes, ou à celluy que le Sr de Glasco, son ambassadeur, voudra, pour estre incontinent envoyés en Escosse ez mains de qui, et ainsy que le dict Sr de Glasco avisera, avec deux milliers de salpestre affiné, deux cents boulletz de grande coulevrine, deux cens de bastarde, et six cens de moyenne, cent corselets blancs garnis et complets, deux cents harquebuses à mains garnies de fourniments, deux cents morions, deux cens piques ferrées et cent hallebardes; et tout cella sera, dedans deux ou trois jours, dellivré et baillé en la charge de Jehan Schelsolme, escossois, contreroolleur de son artillerie, pour le faire incontinent mener par mer en Escosse, avec un bon et seur saufconduict, advertissant aussy ma dicte sœur, la Royne d'Escosse, que je désire bien qu'elle entende que, combien qu'elle et vous m'ayés mandé, de sa part, que l'on se pouvoit fier au frère du lair de Granges, et luy bailler tout ce que l'on voudroit, que néantmoins j'ay eu quelque crainte que ce que j'ay desjà envoyé par luy ne feust pas bien seur, ni aussy ce que je fais encore bailler, pour ce que j'ay peur que l'on s'ayde et serve de tout cella et de tout ce que j'y pourrois encores cy après envoyer contre elle mesmes; car, ayant esté cy devant le lair de Granges et Ledinthon et tous ces gens là mal affectionnés à son servisse, et s'estants remis et rangés despuys peu à sa dévotion, comme elle m'a mandé; je n'y voids pas trop de seureté.

Voylà pourquoy je désire qu'elle m'esclercisse en cella de sa vollonté et intention; et affin que ce que je fais pour elle, qui est le plus qu'il m'est possible, veu l'estat où sont réduits mes affaires, ne soit pas mal employé contre elle, car je y aurois trop de regret; vous voullant bien dire une chose, à laquelle il faut nécessairement que vous regardiés de près, car cella importe grandement pour mon servisse: c'est que j'estime, aux propos qu'ont tenus aulcuns escossois à Vérac, quand il est parti d'Escosse, et sellon quelques advis que j'en ay eu despuys, et à ce que j'ay aussy senti aujourdhuy, en parlant au dict ambassadeur Walsingam, que les deux partis des dicts Escossois, par la mennée du dict Ledinthon et du comte de Morthon, qui sont bons amis, et qui ont à present grand part au dict païs, se pourront accorder et unir ensemble, non seullement pour abandonner leur Maistresse, mais aussy pour empescher que les Anglois et aultres ne feussent maistres de l'Escosse; et peut estre aussy pour n'y admettre pas vollontiers les François et ce qui seroit à ma dévotion. Et combien qu'il leur seroit impossible de subsister, s'ils n'avoient support, et que je sois très asseuré qu'ils pensent bien que ils ne le sçauroient avoir, ni espérer plus franchement ni fidellement que de moy, suivant les anciennes alliances de ces deux royaulmes, si fault il que vous ayés l'œil ouvert à cella, et que vous soyés, s'il est possible, asseuré de leur résollution pour m'en advertir: et aussy si vous avés point apris quelque chose davantage que ce que m'avés dernièrement escript de l'entreprise que l'on tient pour certain de delà, que le Roy d'Espaigne faict sur l'Irlande avec l'intelligence et ayde du Pape.