Il paroît qu'à cause de cette fuite ou d'autres pareilles, on renferma les petites Sauvages au fond de calle du Vaisseau; mais cette précaution pensa leur devenir funeste, & à tout l'équipage. Se sentant si près de l'eau, leur élément favori, elles s'avisèrent de gratter avec leurs ongles pour faire un trou au Navire, & pouvoir s'enfuïr par-là dans l'eau; on s'apperçut assez-tôt de ce bel ouvrage pour y remédier, & éviter un naufrage certain. Cette tentative fit qu'on enchaîna les deux petites Sauvages, de manière qu'elles ne pussent recommencer leur manœuvre.
De-là on peut juger que la garde de ces enfans demandoit bien des soins, qu'augmentoient sans doute leur aversion d'être touchées. Selon ce que dit Mlle le Blanc, leur approche n'étoit pas aisée à ceux qui les gouvernoient; car soit qu'elles tinssent d'origine cette horreur qu'elles avoient d'être touchées[8], ou du souvenir de leur enlévement ou de la crainte de mauvais traitemens, elles entroient en fureur lorsqu'elles voyoient quelqu'un approcher d'elles, & il falloit se précautionner contre leurs armes & leurs ongles, ou à leur défaut, contre les coups de poings assenés avec une force de bras bien supérieure à celle des enfans de leur âge.
Note 8: [(retour)] Voyez Relation de la Hontan sur les Esquimaux; ci-après No. [5].
Lorsqu'elles arrivèrent en Champagne, elles avoient pour armes, au rapport de Mlle le Blanc, un bâton court d'une grosseur proportionnée à la force de leurs mains au bout duquel étoit une boule de bois très-dur; le tout en forme de masse d'armes, & une espéce de serpette crochue de Jardinier, ainsi qu'elle a pu me le figurer, mais à deux lames plus larges, se repliant chacune de leur côté sur un manche de bois: celle-ci leur servoit particulièrement à dépecer & éventrer les animaux qu'elles prenoient, ou à se défendre de près. Elles portoient ces armes, dit-elle, dans une espèce de sac[9], ou pôche attachée à une large ceinture de peau, qui leur venoit jusques près les genoux. Sur ce que je lui demandai si cet habillement ne l'empêchoit pas de monter sur les arbres dont elle m'avoit parlé, elle me dit que non, parce qu'en pareil cas elles tenoient le derrière de cet habit avec leurs dents. Comme je m'informai plus curieusement de cet habit & de ses autres ornemens pour les mieux reconnoitre dans les desseins que j'ai qui représentent des Esquimaux, elle me dit qu'on lui avoit ôté chez M. le Vicomte d'Epinoy ses premiers habits, ses armes, son collier & pendans; qu'il y avoit quelques caractères inconnus imprimés sur ces armes, qui auroient pû faire mieux reconnoître sa Nation; mais que tout cela avoit été gardé comme une curiosité chez le Vicomte d'Epinoy, où elle a continué de les voir & même de les porter plusieurs fois. Cependant M. de L.. m'a dit qu'il n'avoit point eu connoissance de ces armes; mais j'ai déja remarqué qu'il ne la vit pour la première fois dans cette même maison que deux ans après sa prise. Elle avoit alors pour habit une espèce de tunique; ou, comme elle dit elle-même, une jacquette de toile qui, selon M. de L.. ne l'empêcha pas, voyant une porte ouverte, de prendre sa course, & s'aller jetter dans un étang de plusieurs arpens, de s'y promener en nageant de tous les côtés, & de s'y arrêter, sur un peu de terre à sec qu'elle y trouva, pour y manger des grénouilles.
Note 9: [(retour)] Voyez l'Extrait de la lettre de Me. Duplessis, No. [4].
Il paroit qu'après l'évasion de ces deux enfans, de tel endroit que ce soit, encore incapables d'autres vûes & desseins, que de conserver leur vie & leur liberté, elles ne suivirent d'autres routes que celles que le hazard ou le besoin leur présentoient. La nuit où, selon Mlle le Blanc, elles voyoient bien plus clair que le jour; ce qui ne doit pas être pris au pied de la lettre (& ses yeux ont encore un peu de cette propriété) elles couroient pour chercher à manger ou à boire. Le petit gibier au gîte, & les racines d'arbres, étoient leurs provisions, leurs armes & leurs ongles leur servant de pourvoyeur & de cuisinier. Elles passoient le jour, selon les lieux, dans des trous ou buissons, ou sur des arbres; c'étoit leur refuge contre les bêtes sauvages, quand elles en appercevoient; c'étoit leur donjon ou gueritte pour regarder au loin s'il n'y avoit pas quelques-uns de leurs ennemis à craindre en descendant: & c'étoit là qu'elles attendoient, comme à l'affut, qu'il passât quelque gibier, pour s'élancer dessus, ou le poursuivre. La Providence qui fournit à toutes les créatures tous les instincts & propriétés naturelles pour la conservation de leur espèce, avoit donné à celles-ci une mobilité d'yeux inconcevable; leurs mouvemens étoient si prompts & si rapides, qu'on peut dire que dans un même moment elles voyoient de tous les côtés, sans presque remuer la tête. Le peu qui reste de cette habitude à Mlle le Blanc est encore étonnant lorsqu'elle le veut montrer; car le reste du temps ses yeux sont comme les nôtres; par bonheur, dit-elle, car on a eu bien de la peine à leur ôter ce mouvement, & on a souvent perdu l'espérance d'y réussir.
Les arbres étoient aussi leurs lits de repos, ou plutôt leurs berceaux; car, selon ce qu'elle m'en a dépeint, elles y dormoient tranquillement, se tenant assises, & vraisemblablement à cheval sur quelques branches, se laissant bercer par les vents, & exposées à toutes les injures de l'air, sans autre précaution que celle de se servir d'une de leurs mains pour s'arcbouter ou s'affermir, tandis que l'autre main leur servoit de chevet.
Les rivières les plus larges n'interrompoient point leur course, soit de jour ou de nuit; elles les traversoient sans crainte; elles y entroient d'autres fois seulement pour boire, ce qu'elles faisoient en mettant leur menton dans l'eau jusqu'à la bouche, & humant ou suçant l'eau à la façon des chevaux; le plus souvent c'étoit pour y pêcher à la main les poissons qu'elles voyoient au fond: elles les apportoient à terre dans leurs mains & dans leur bouche pour les vuider, les écorcher & les manger, comme je l'ai rapporté plus haut.
Comme je laissai voir à Mlle. le Blanc que j'avois peine à croire qu'on put se retirer d'une riviere profonde, ainsi qu'elle me l'assuroit, sans s'aider des mains & du souffle, elle me répondit qu'indépendamment de cela elle revenoit toujours sur l'eau,[10] & qu'elle n'avoit besoin pour y réussir, que du plus petit souffle, comme elle l'avoit encore éprouvé il n'y avoit qu'environ 4 ans. Elle m'en dépeignoit la maniere, en se tenant debout les deux bras étendus & élevés, comme si elle eût tenu quelque chose hors de l'eau, le bout de son mouchoir dans ses dents en guise de poisson, & avec cela soufflant alternativement, mais doucement & sans discontinuer des deux coins de sa bouche, ainsi à peu près que fait un fumeur par un seul coin lorsqu'il tient sa pipe en l'autre. Ce fut ainsi, selon que Mlle. le Blanc le raconte, qu'elle & sa compagne traversèrent la Marne pour arriver à Songi, où elle fut prise de la maniere que je l'ai rapporté.
Note 10: [(retour)] Extrait de Lettre de Me. Duplessis. No. [4].