Il reste à tirer de tous ces faits, qui ne sont pas également certains, des conjectures vraisemblables sur la maniere dont les deux petites sauvages ont pu être transportées dans notre continent & n'être découvertes qu'auprès de Châlons en Champagne.
Indépendamment de l'aversion naturelle qu'avoit Mlle. le Blanc pour le feu, de son inclination à se plonger dans l'eau par le tems le plus froid, de son goût dominant pour le poisson crud, qui faisoit son aliment favori, & des autres remarques précédentes qui ne permettent pas de douter qu'elle ne soit née dans les pays septentrionaux voisins de la mer glacialle, sa couleur blanche & semblable à la notre achève de décider la question sans équivoque, puisqu'il est constant que tous les peuples originaires de l'intérieur de l'Afrique & des climats chauds ou temperés de l'Amérique sont ou noirs ou rougeatres ou bazanez. S'il n'étoit question que d'imaginer comment deux jeunes sauvages des terres Arctiques ont pu passer en France, mille conjectures différentes, également probables, pourroient satisfaire à cette question. Ce qui la rend plus difficile à résoudre ce sont non-seulement les deux divers embarquemens dont Mlle. le Blanc a conservé le souvenir, mais encore son passage & son séjour en des pays où il y avoit des cannes de sucre & de la cassave; aussi bien que la couleur noire artificielle dont on la trouva peinte. Il n'est pas ici question de faire un Roman ni d'imaginer des avantures, mais où la certitude manque on doit chercher la vraisemblance. Parmi les différentes conjectures que l'on peut faire pour lier ces différens faits, voici ce me semble une des plus simples & des plus vraisemblables.
On sçait que presque toutes les nations de l'Europe qui ont des colonies en Amérique, sont obligées d'y transporter des esclaves pour la culture des terres & la préparation des productions qu'on en retire, telles que le sucre, l'indigo, le tabac, le cacao, le café &c. Les Negres transportés d'Afrique en Amérique, dans un climat semblable au leur n'ont aucune peine à s'y accoutumer & y réussissent très bien; mais on a tenté sans succès d'y naturaliser des sauvages des pays septentrionaux. Les Anglois, les Hollandois, les Danois ont comme nous des colonies dans plusieurs des Isles Antilles, & ils ont plus d'une fois enlevé des sauvages Esquimaux qui habitent la terre de Labrador au nord du Canada. Je supose qu'un Capitaine de navire parti de la Nort-Hollande, du nord de l'Ecosse ou de quelque port de Norvége, ait enlevé des esclaves dans les terres Arctiques, ou dans la terre de Labrador, & qu'il les ait transportés pour les vendre dans quelqu'une des colonies Européenes des Isles Antilles, elles y auront vû & mangé des cannes de sucre & du manioc. Le même Capitaine peut avoir ramené quelques uns de ces esclaves en Europe, soit qu'il n'eut pas trouvé à s'en defaire avantageusement, soit par caprice ou par curiosité, & la jeunesse de nos deux petites sauvages peut fort naturellement leur avoir valu cette préférence; dans ce cas il est probable qu'il les aura vendues ou données en présent, à son arrivée en Europe. Il est encore assez vraisemblable que par plaisanterie ou par fraude on se soit avisé de les peindre en noir: c'étoit le moyen de les faire passer pour esclaves de Guinée, & de n'avoir point de compte à rendre de leur enlevement. Il y a en Amérique une plante dont on tire une eau claire & transparente qui appliquée sur la peau la noircit parfaitement, il est vrai que cette couleur se passe au bout de neuf ou dix jours, mais on peut la rendre plus durable en mettant plusieurs couches & en y mêlant divers ingrédients. Jusqu'ici nous n'avons rien suposé que de plausible, le reste approche beaucoup plus de la certitude & même de l'évidence.
Il est incontestable que de façon ou d'autre ces deux enfans ont été transportés en Europe par mer. Or plus on suposera le lieu de leur débarquement voisin de celui où elles ont été trouvées, plus on retranchera du merveilleux de leur histoire. Qu'elles ayent été vendues dans quelque Port du Zuyder-zée, & de-là transportées par l'Issel, ou par les canaux, dont le païs est coupé, à l'habitation de leurs nouveaux Maîtres, par exemple en Gueldre ou dans le païs de Clèves sur les bords de la Moselle, on peut juger par ce qu'on a raconté de la petite le Blanc, long-temps après sa prise, combien elle & sa compagne devoient être de difficile garde, & qu'au premier moment qu'elles auront trouvé le moyen de s'échapper, elles n'en auront pas manqué l'occasion. Le païs est fort couvert: une fois qu'elles auront pû gagner la forêt des Ardennes, le reste s'explique de lui-même. On a vû qu'elles passoient les journées sur les arbres, qu'elles savoient se procurer leur nourriture, & qu'elles ne marchoient que la nuit. Elles auront erré au hazard, ou plutôt leur instinct les aura portées à s'avancer du côté où elles avoient vû le soleil pendant le jour, & sur-tout vers le point de l'horison, où elles le perdoient de vûe le soir, & où un reste de lumière, après son coucher, les guidoit, à l'heure où elles avoient coûtume de se mettre en chemin, comme lorsqu'elles passèrent la Marne à la nage. Cette marche pendant plusieurs mois, sans avoir fait peut-être 50 lieues en droite ligne, dans un païs de bois, les aura conduites vers le Midi & le Couchant en Lorraine, & de Lorraine en Champagne, dans le canton où on les a trouvées: & tout ce qu'on a vû dans les récits de Mlle le Blanc s'expliquera facilement.
On pourroit encore simplifier les conjectures précédentes, en supposant les deux petites Sauvages, transportées des terres Artiques aux Antilles Françoises, comme à Saint Domingue, à la Guadaloupe, ou à la Martinique, ont été achêtées là par quelque François, qui peu de temps après sera repassé en France avec sa famille, se sera établi en Lorraine, & y aura conduit ces deux enfans. Il est clair qu'elles n'auront pas tardé à s'échapper. On expliqueroit par-là fort naturellement comment la petite le Blanc a paru entendre quelques mots François, & en estropier quelques autres presqu'aussi-tôt après sa prise; comment on a pû conjecturer par ses signes, & ensuite par ses discours, qu'elle avoit été auprès d'une Dame; qu'elle avoit vû faire de la tapisserie. Enfin, cette nouvelle supposition n'éxige qu'un assez court intervalle de temps, comme de douze ou quinze jours entre son évasion de chez ses Maîtres en Lorraine, & sa rencontre à Châlons, & l'on en expliquera d'autant mieux comment sa couleur noire duroit encore, quoiqu'elle eût passé au moins une rivière à la nâge. Je ne trouve plus qu'une difficulté. Il seroit bien surprenant que ces deux enfans ayant été trouvées si près du lieu d'où elles s'étoient enfuies; & le fait étant devenu public, leurs Maîtres ne se fussent pas fait connoître: cependant cette objection n'est pas sans réplique. Peut-être leur Maître ou leur Maîtresse, degoûtés d'elles, & ayant perdu l'espérance de les apprivoiser, ne furent-ils pas fâchés d'en être debarrassés, & ne firent aucune demarche pour les retrouver, ou du moins n'insistèrent pas sur la restitution. Ceci devient plus qu'une conjecture, depuis que j'ai appris par M. de L.. qu'on avoit réellement fait des perquisitions du côté de la Hollande, autant qu'il s'en peut souvenir, & fait redemander la jeune Sauvage à feu M. d'Epinoy, qui ne voulut pas la rendre; ce qui prouve toujours qu'elle ne fut pas reclamée avec beaucoup de vivacité.
Si on connoissoit une Nation à qui les cris de gorge aigus & perçans, familiers à Mlle le Blanc, tint lieu de langage, on connoîtroit précisément sa Patrie; mais elle ne pourroit avoir été transférée de-là en France que par quelque évènement semblable à ceux que nous venons d'indiquer. On prétend que ce fut à l'occasion de la Lettre publiée dans le Mercure, que la petite Sauvage fut redemandée; mais je n'ai pû découvrir précisément de quelle part. Il n'eût pas été difficile alors de remonter à la source, & l'on eût été beaucoup plus exactement informé de son histoire. Il est peut-être encore temps; & cette Relation en devenant publique, pourra donner de nouvelles lumières. C'est une des raisons qui m'ont déterminée à la rediger.
J'ai prouvé qu'il y avoit beaucoup d'apparence que Mlle le Blanc est de la Nation des Esquimaux; mais comme les preuves que j'ai alléguées pourroient presque également convenir aux Sauvages de Groënland, du Spitzberg & de la nouvelle Zemble, s'il importoit de sçavoir précisément si elle est née dans le continent de l'Amérique ou dans le nôtre d'Europe, cela seroit encore très-possible. On sait que les Sauvages Américains, hommes & femmes (glabri) ont un caractère distinctif, qui ne permet pas de les confondre avec les Européens, les Africains, ni les Asiatiques.
EXTRAIT
Des Registres des Baptêmes de l'Eglise Paroissiale de St. Sulpice de la Ville de Châlons en Champagne.