L'An de grace mil sept cent trente-deux, le 16e jour de Juin, a été baptisée par moi soussigné, Prêtre, Chanoine-Regulier, Prieur, Curé de St. Sulpice de Châlons en Champagne, Marie-Angelique-Memmie, âgée d'environ onze ans, dont le pere & la mere sont inconnus, comme ils le sont même à cette fille, qui est née ou qui a été transportée dès son bas âge dans quelque Isle de l'Amérique; d'où par les soins d'une Providence pleine de miséricorde, elle est venue débarquer en France, & conduite encore par la même bonté de Dieu en ce Diocèze; placée enfin sous les auspices de Monseigneur notre Illustrissime Evêque, à l'Hôpital-Général de St. Maur, où elle est entrée le 30 Octobre de la précédente année. Son Parrein a été M. Memmie le Moine, Administrateur dudit Hôpital; & la Marreine, Damoiselle Marie-Nicole d'Halle, Supérieure du même Hôpital de S. Maur; lesquels ont signé les jours & an que dessus. Ainsi signé, Memmie le Moine. D'Halle. F. Couterot, Chanoine-Reg. Prieur, Curé.

Je, soussigné, Prêtre, Chanoine-Regulier, Prieur, Curé de St. Sulpice, certifie le présent Extrait conforme à son original. Délivré à Châlons ce 21 Octobre 1750. Signé DANSAIS, Prieur, Curé de Saint Sulpice.


Lettre écrite de Châlons en Champagne le 9 Déc. 1731, par M. A M. N... au sujet de la Fille Sauvage trouvée aux environs de cette Ville.[11]

Note 11: [(retour)] Cette Lettre est imprimée dans le Mercure de France de Decembre 1731.

[No. 2.]

Persuadé, Monsieur, que vous ne cherchez qu'à contribuer, par vos Mémoires, à satisfaire la curiosité du Public en tout ce qui peut l'intéresser agréablement & utilement, j'aurai l'honneur de répondre à votre Lettre du 2 de ce mois sur l'état de la Sauvage, qui a été trouvée aux environs de Châlons, tant sur ce que j'en ai appris, que sur ce que j'en ai connu moi-même, pour l'avoir fait venir chez moi. Je vous dirai d'abord, que pour le peu de fréquentation qu'elle a eûe avec le monde, ne sachant encore que quelques mots François mal articulés, on ne peut presque pas conjecturer dans quel païs elle est née; mais certainement, par les circonstances dont je vais vous entretenir, elle n'est point de Norvège, (comme on l'a dit) on croit plutôt qu'elle est née dans les Isles Antilles de l'Amérique, qui appartiennent aux François, comme la Guadaloupe, la Martinique, S. Christophe, S. Domingue, &c. parce qu'un particulier de Châlons qui a été à la Guadaloupe, lui ayant montré de la cassave, ou manioc, qui est un pain dont se nourrissent les Sauvages des Antilles, elle s'écria de joie sur ce pain; & en ayant pris un morceau, elle le mangea avec grand appetit: il lui fit voir aussi d'autres curiosités du même païs, à quoi elle prit un plaisir extraordinaire, faisant connoître qu'elle avoit vû de semblables choses; de sorte qu'il est à présumer qu'elle vient plutôt de ces païs-là que de la Norvège.

A force de la faire parler, on a sçu qu'elle a passé les mers; qu'ensuite une Dame de qualité a pris soin de son éducation, l'ayant faite habiller; car auparavant elle n'avoit qu'une peau qui la couvroit. Cette Dame la tenoit enfermée dans sa maison sans la laisser voir à personne; mais le mari de la Dame ne voulant plus la voir chez lui, pour ne point laisser trop long-temps un objet semblable devant les yeux de son épouse, cette Fille fut obligée de se sauver. Enfin, à la faveur de la Lune, qu'elle appelle la lumière de la bonne Vierge, ne marchant que la nuit, elle est parvenue au mois de Septembre dernier jusqu'à Songi, Village à 4 lieues de Châlons, lequel appartient à M. d'Epinoy, dont vous avez, depuis peu, annoncé le mariage avec Mlle de Lannoy, fille de M. le Comte de Lannoy.

On sait d'ailleurs qu'avant qu'elle fût arrivée à Songi, on l'avoit vûe au-dessus de Vitri-le-François, accompagnée d'une Négre, avec laquelle elle se battit, parce que la Négre ne vouloit pas qu'elle portât sur elle un Chapelet, qu'elle appelle un grand Chime: que la Sauvage s'étant trouvée la plus forte, la Négre la quitta; & depuis, la Négre a été vûe auprès du Village de Cheppe proche Songi, d'où elle a ensuite disparu. Pour notre Sauvage, le Berger de Songi l'ayant apperçue dans les vignes, écorchant des grenouilles, & les mangeant avec des feuilles d'arbres, elle fut amenée par ce Berger au Château de M. d'Epinoy, qui donna ordre au Berger de la loger, ajoutant qu'il auroit soin de sa nourriture, &c. L'attention que ce Seigneur a eu pour elle pendant près de deux mois, la souffrant la plus grande partie du jour à son Château, la laissant pêcher dans ses fossés, & chercher des racines dans ses jardins, a attiré beaucoup de monde chez lui. On remarquoit que tout ce qu'elle mangeoit, elle le mangeoit crud, ainsi que des Lapins qu'elle dépouilloit avec ses doigts aussi habilement qu'un cuisinier. On la voyoit grimper sur les arbres plus facilement que les plus agiles Bucherons; & quand elle étoit au haut, elle contrefaisoit le chant de différens oiseaux de son païs. Je l'ai vû moi-même dans un jardin de Châlons, cherchant des racines dans la terre, avec l'usage seul de son pouce & du doigt suivant, faisant ainsi des trous comme des terriers en un moment de temps, aussi habilement que si on se fût servi d'un hoyau.

M. l'Evêque de Châlons & M. l'Intendant l'ont vûe dans ces sortes d'exercices. M. l'Evêque a pris soin depuis de la placer dans l'Hôpital-général de cette Ville, où l'on reçoit les enfans des pauvres habitans, de l'un & de l'autre sexe, pour les y nourrir jusqu'à l'âge de 15 à 16 ans, qu'on leur fait apprendre des mêtiers. C'est-là qu'on tâche de l'humaniser tout-à-fait & de l'instruire. Elle mange quelquefois du pain, ce qu'elle fait par complaisance; car il lui fait mal au cœur, aussi-bien que tout ce qui est salé. Le biscuit & la viande cuite la font vomir: elle ne peut enfin rien souffrir où il entre de la farine. M. l'Intendant voulut lui faire manger des bicgnets, elle n'a pû en goûter par cette raison. Elle trouve le macaron bon, & aime l'eau-de-vie, l'appellant un brûle-ventre. Pour l'eau, sa boisson ordinaire, elle la boit dans un seau, la tirant comme une vache, & étant à genoux. Elle ne veut point coucher sur des matelats, le plancher lui suffit. Elle nage fort bien, & pêche dans le fond des rivières. Elle appelle un filet debily, dans le patois de son païs. Pour dire, bon jour fille, on dit, selon elle, yas yas, fioul, ajoutant que quand on l'appelloit, on disoit, riam riam, fioul; c'est ce qui fait connoitre qu'elle commence à entendre la signification des termes François, les interprétant par ceux de son païs.