Après cette exploration, il jugea qu'il n'y avait pas d'endroit plus convenable que la baie de Biloxi pour l'érection d'un fort, et il fit aussitôt abattre des arbres en quantité suffisante. Ces arbres étaient d'un bois si dur que les haches s'y brisaient. Aussitôt une forge fut établie pour réparer les haches à mesure de l'exploitation.
A la fin du mois, le fort était terminé. Aussitôt on fait descendre les canons avec leurs affûts; on fait aussi installer les vaches et les volailles, puis l'on sème des pois des fèves et du maïs à l'entour du fort. Les Espagnols vinrent alors pour visiter les Français. Ils virent le fort et purent en admirer l'ordonnance.
Cela pouvait leur donner à réfléchir, mais M. d'Iberville s'en inquiétait peu. Il avait jugé ces Espagnols comme des hommes de peu d'importance, et il fait cette réflexion: «Les Espagnols établis dans ces contrées se sont beaucoup nui par leurs alliances avec les Indiens. Les enfants provenant de ces unions, tenaient beaucoup plus du sang sauvage que du sang espagnol: ils étaient chétifs, mous et sans énergie. Je suis certain, ajoutait-il, qu'avec 500 Canadiens, je pourrais enlever le Mexique, où se trouvent tant de trésors.»
Toute cette expédition du Mississipi avait augmenté l'estime que M. d'Iberville avait de ses compagnons d'armes canadiens.
Il les avait vus inébranlables dans les plus grandes fatigues, intrépides, ne reculant devant aucun danger, infatigables dans les marches et dans toutes les manoeuvres. Il avait pu reconnaître avec une sensible complaisance que ses compatriotes étaient au moins égaux à ces flibustiers de Saint-Domingue, que l'on regardait comme les hommes les plus audacieux qu'il y eût alors dans le monde.
De plus, il les avait trouvés d'une ressource précieuse dans les relations avec les sauvages, sachant les gagner par leurs égards et leur amabilité, et pouvant s'en faire comprendre par la connaissance des langues sauvages du Nord, dont beaucoup d'expressions avaient pénétré sur les côtes du golfe. Cela était dû aux Tuscaroras, nation iroquoise établie depuis longtemps dans le voisinage du Mississipi, dans la province de la Caroline.
Le Père Anastase, vu ses fatigues et son grand âge, avait manifesté le désir de revenir en France, ce que M. d'Iberville accorda aussitôt. Il fit venir au fort le jeune aumônier de la Badine. Mais lorsque les fêtes arrivèrent, c'est-à-dire le dimanche des Rameaux, le 12 avril, le Père Anastase se fit conduire en chaloupe, par M. de Beauharnois, au fort, pour confesser tous ceux qui se présentèrent. Il y revint encore le jeudi saint, y resta jusqu'au jour de Pâques, dit la messe, et le soir, il y eut sermon et vêpres. Après quoi il revint aux vaisseaux pour faire faire les pâques aux gens. Il y eut encore confession, messe et communion.
Tout étant réglé, M. d'Iberville laissa au fort près de 14,000 rations, et de plus, il envoya un traversier à M. Ducasse pour avoir des vivres. Lui-même ne devait pas prendre ce chemin, mais profiter du Gulf-Stream pour sortir du golfe du Mexique.
Il dit: «Le 2 mai, j'ai établi les offices du fort. J'ai fait reconnaître le sieur de Sauvalle, enseigne de vaisseau, pour commander; c'est un garçon sage et de mérite. J'ai mis mon frère de Bienville, âgé de 18 ans, comme lieutenant, et Levasseur-Boussonelle comme major. Je leur laisse 70 hommes, les mousses et, de plus, les équipages des traversières.»
Il laissait les mousses pour séjourner parmi les sauvages afin d'apprendre leur langue. C'est ainsi que son père avait agi autrefois, à Montréal, avec lui et ses autres frères.