Zywila se taisait, ne répondant que par ses larmes et ses sanglots. Le prince, transporté de fureur, ordonna d'enchaîner sa fille unique et de la jeter sous bonne garde au fond d'un cachot d'où elle ne devait sortir que pour être bientôt conduite au supplice.
Qui pourrait décrire les lamentations, le violent chagrin et les larmes dont fut remplie la ville entière: naguère la nation considérait la princesse Zywila comme une déesse de l'honnêteté et l'aimait à l'égal d'une mère adorée, car elle se plaisait à soulager le pauvre monde et elle tempérait l'humeur du prince envers ses sujets.
Le peuple en masse se pressait dans la cour du palais, pieurant amèrement et mendiant pitié pour la pauvre princesse, sans pouvoir rien obtenir.
En ce même temps, les frontières étaient troublées par les incursions que les princes ruthéniens faisaient en Lithuanie. Iwan, ayant rassemblé force soldats de toute espèce, parcourait le pays, en promenant par les villes le fer et le feu. Avant que la nouvelle ne s'en fût répandue, une foule d'honnêtes habitants avaient déjà souffert, et lui, par une marche rapide, s'était avancé jusqu'à la capitale, à proximité de laquelle il établit son camp.
Cela se passait la veille des fêtes de Perun: le lendemain devait avoir lieu le supplice de la princesse Zywila.
Poray fut détaché par Koryat avec une poignée de guerriers d'élite pour arrêter l'ennemi, pendant qu'on ferait sur les remparts les préparatifs nécessaires. Quoiqu'il eût affaire à un envahisseur cruel et de beaucoup supérieur en nombre, il ne perdit pas courage, mais il fondit avec une telle impétuosité sur les troupes qui avançaient sans ordre qu'il les tailla en pièces et les rejeta derrière leurs retranchements de chariots; cette journée aurait été témoin de la destruction totale des Ruthéniens, si la nuit n'eût mis fin au combat.
Poray, sans perdre de temps, enveloppa des siens l'armée ennemie, puis courut de sa personne porter à la ville cette heureuse nouvelle. La ville célébra de grandes réjouissances. Koryat alla au devant de Poray, avec un nombreux cortége, et lui rendit toute sorte d'honneurs en le proclamant son sauveur. Il l'invita à un banquet au château: dès qu'ils furent seuls, Poray se laissa tomber de son long aux pieds du prince et lui rappela en détails sa fidélité et sa constance: « Mon prince et seigneur, voici que j'ai taillé ton ennemi en pièces et les dieux te donneront de le détruire entièrement; je me regarderai comme amplement récompensé si tu ne fais point périr ta fille unique, mais si au contraire tu daignes me l'accorder pour femme; et en reconnaissance de cette grâce, je te consacrerai mes biens et ma vie. » Le prince, au lieu de lui témoigner de la bonté, laissa percer son mauvais vouloir et répliqua en ces termes: « Poray, tu m'as à la fois rempli de joie et de chagrin; je me réjouis à l'énumération de tes dignes services, mais tu réclames une récompense qu'il n'est point en mon pouvoir d'accorder. Tu sais que nos saints et grands ancêtres, les princes lithuaniens, ne donnaient point leur fille en mariage à leurs sujets. Malheur à quiconque, sans respect pour son sang, dispose de sa personne à la légère! Malheur aussi à celui que le succès enorgueillit et auquel il inspire de trop hautes visées! En laissant de côté ces considérations, ma fille dénaturée a terni l'honneur de ma maison princière. Je me refuse à croire que tu l'aies précipitée dans cette honte. Mais d'où vient ton subit amour pour cette criminelle? Je ne le comprends pas. Il faut que tu te laves de ce simple soupçon, et je verrai alors ce qu'il me restera à faire. »
Après cet entretien, ils se séparèrent; très-satisfaits en apparence, ils dissimulaient tous deux leur fureur. Poray blessé au vif de l'ingratitude de son maître et comme frappé de la foudre, pressentit qu'un malheur était suspendu sur sa tête. C'est pourquoi il se résolut à une vengeance que déjà il couvait au fond de son cœur. Le prince pensait de son côté qu'évidemment, par cette relation coupable avec la princesse, jointe à ses succès militaires, il voulait s'emparer de sa propre capitale. Il réfléchit donc aux moyens de lui enlever la vie, n'osant le faire à l'instant même, de peur qu'il ne s'en suivît un mouvement parmi le peuple qui, dans la ville, acclamait Poray comme son sauveur; de plus, jusqu'à l'entier écrasement de l'ennemi, le bras de Poray lui était encore nécessaire.
Cela se passait dans la nuit d'avant la fête de Perun: le lendemain devait avoir lieu le supplice de la princesse Zywila.
Pendant ce temps, Iwan, défait et étroitement resserré, s'attendait à voir arriver le moment fatal; privé de tout espoir, il se tourmentait sans savoir qu'entreprendre. Tout à coup les gardes du camp arrivent lui dire qu'un guerrier couvert d'une noire armure est arrivé au camp et réclame une audience du prince. Ordre fut donné de l'introduire. Il s'avança et dit: « Kniaz Iwan, je suis Poray qui deux fois ai défait tes soldats et par qui tu es cerné de toutes parts. Je viens remettre dans tes mains la ville et son prince avec toutes ses richesses et son armée. Il faut seulement que tu t'engages par un serment solennel à ne pas anéantir la population par le fer et le feu, et à me donner pour femme en toute sécurité certaine princesse détenue dans la ville.