Le succès du Musicien amateur avait attiré l'attention d'un auteur également amateur, et qui avait fait représenter à la Comédie-Italienne quelques pièces sans importance. Marsollier des Vivetières était à peu près du même âge que Dalayrac, et ainsi que lui était passionné pour le théâtre; mais là s'arrête la conformité qu'on pouvait remarquer entre eux. Marsollier avait de la fortune, et ses travaux littéraires n'étaient qu'un délassement, délassement qui à tout autre cependant aurait pu paraître un travail des plus pénibles, car Marsollier s'était vu refuser vingt-deux pièces de suite avant de pouvoir faire représenter son premier ouvrage. Tant de persévérance méritait d'être récompensée, et ce ne fut pourtant qu'après plus de dix ans de tâtonnements et d'essais presque infructueux, que Marsollier obtint un premier succès, mais aussi ce succès fut colossal, et Dalayrac fut assez heureux pour le partager avec lui.

Nina, ou la Folle par amour, fut jouée pour la première fois en 1786. Le sujet en était imité d'une nouvelle de d'Arnaud, insérée dans les Délassements de l'homme sensible. L'idée de mettre une folle au théâtre parut d'une telle hardiesse aux auteurs, qu'ils n'osèrent pas risquer cette tentative avant d'en avoir fait l'essai devant un public d'amis. L'ouvrage fut donc d'abord répété et représenté sur le théâtre de l'hôtel de Mlle Guimard. L'enthousiasme qu'il provoqua dans cette réunion d'élite rassura les deux timides oseurs, et ils donnèrent leur opéra aux comédiens Italiens. Grâce au pathétique de la situation, au jeu expressif et passionné de Mlle Dugazon, grâce surtout aux ravissantes mélodies de Dalayrac, il obtint un succès de vogue. La musette si connue, la romance Quand le bien-aimé reviendra, devinrent bientôt populaires et plus de cent représentations consécutives ne purent lasser l'admiration et la sensibilité du public. Ce fut un succès de larmes dont on n'avait pas vu d'exemple depuis le Déserteur.

L'année suivante, Dalayrac, aidé de son premier collaborateur Lachabeaussière, donna Azémia ou les Sauvages. Le succès, moins vif au début, se prolongea néanmoins autant que celui de Nina. Deux mois après Azémia il fit jouer Renaud d'Ast. Il ne se doutait guère, en composant la romance, du reste assez vulgaire: Vous qui d'amoureuse aventure, que cet air, auquel on adapta les paroles: Veillons au salut de l'Empire, deviendrait le chant national de la France, et le seul qu'il serait permis de chanter pendant plus de dix ans.

En 1788, il donna Fanchette, en deux actes, et Sargines, en quatre; et en 1789, les deux Savoyards et Raoul sire de Créqui.

Ces deux ouvrages montrèrent le talent du compositeur sous un aspect bien différent. Dans le premier il avait pu mettre sans peine la grâce, la franchise, le comique et la naïveté qui étaient l'essence même de son style et de ses manières. Dans le second, on sent qu'il aurait voulu adopter un faire plus large et plus dramatique, une manière plus simple, telle enfin que le comportait le sujet; mais ces qualités lui sont moins naturelles, et la réussite est moins complète.

Après tant de succès, Dalayrac était parvenu à se faire un nom déjà célèbre; il avait entièrement renoncé à l'état militaire, ses ouvrages fréquemment représentés lui assuraient un revenu productif; son rêve était un voyage dans sa famille: une triste circonstance lui en fournit l'occasion.

Son père mourut presque subitement au mois d'août 1790. Dalayrac s'empressa de partir pour Muret: il voulait porter à sa mère, qu'il adorait, les consolations dont son cœur avait besoin dans un moment si cruel. A peine arrivé dans sa famille, il apprend que son père, par un acte passé devant notaire un an avant sa mort, l'avait institué son légataire universel au détriment de son frère cadet. Il s'empressa de faire annuler ces dispositions, qui étaient cependant selon la coutume du pays. Fier d'avoir pu s'assurer une existence honorable par son seul travail, il était heureux d'augmenter la petite aisance de la famille, en renonçant aux avantages exceptionnels que son père voulait lui assurer. Ses travaux le rappelèrent à Paris: il fallut s'arracher encore une fois aux embrassements de sa mère. Son voyage de retour fut une suite de triomphes. A Nîmes, à Lyon, dans toutes les grandes villes, il reçut des ovations aux théâtres dont ses ouvrages faisaient la fortune.

De retour à Paris, il apprit la faillite de M. Savalette de Lange, chez qui il avait placé 40,000 francs, fruit de ses travaux et de ses économies. Cette année de 1791 devait lui être fatale, car au chagrin de la perte de sa fortune se joignit bientôt une douleur qui lui fit oublier ses autres maux. Sa mère n'avait pu survivre à la perte de son mari. La situation de Dalayrac était des plus tristes: en moins de six mois il perdait son père et sa mère, se voyait privé du fruit de ses travaux, et déjà la révolution grandissant de jour en jour, faisait présager l'avenir le plus sinistre.

Ses amis, ses protecteurs, ce monde brillant où il avait vécu, tous se dispersaient loin de Paris, plusieurs d'entre eux s'éloignaient même de France. Malgré ses opinions monarchiques bien connues et les dangers que pouvait lui faire courir son titre d'ex-garde-du-corps du comte d'Artois, Dalayrac ne songea pas un seul instant à quitter Paris, il ne cessa de travailler pour le théâtre, il pensa avec justesse que la renommée de ses œuvres suffirait pour le protéger, il fut même assez heureux pour abriter sous leur égide quelques-uns de ses anciens amis.

Le Ciel lui devait une compensation à tant de tourments: il la trouva dans le mariage qu'il contracta en 1792 avec une jeune personne qui devint la compagne et l'amie de toute sa vie.