Le lendemain de cette fatale journée j'allai m'engager; la carrière des armes me fut plus favorable que ma première profession. J'obtins rapidement de l'avancement, et j'étais parvenu au grade de chef de bataillon à l'époque de la Restauration.
Je jugeai qu'il ne faisait pas meilleur pour les militaires en 1814 que pour les accordeurs en 1792, je sollicitai ma retraite et j'obtins d'entrer aux Invalides. Le hasard me fit assister à la vente du mobilier de la reine Hortense. Jugez, Monsieur, quelle fut ma joie, en reconnaissant mon vieux compagnon, mon pauvre clavecin! Depuis que j'en ai fait l'acquisition, il m'a consolé de tous mes chagrins. Mais je me fais vieux; que deviendra-t-il après moi? Il n'a jamais habité que des palais ou des hôtels, sera-t-il destiné à être dépecé et vendu pièce à pièce par un brocanteur? C'est un cruel chagrin pour mes vieux jours.
—Mais, Monsieur, lui dis-je, n'avez-vous jamais revu votre jeune garde national?
—Si fait vraiment; je l'ai retrouvé presque en même temps que mon clavecin. Nous étions partis du même point, mais nous avons choisi deux carrières bien différentes. Je me suis fait militaire, j'y ai gagné les Invalides. Il s'est fait directeur de spectacles, et il y a gagné quarante mille livres de rente.
M. Singier est peut-être, du reste, le seul directeur qui ait fait sa fortune, en se faisant toujours aimer des administrés qui l'aidaient à s'enrichir. Vous voyez bien, Monsieur, que mon clavecin porte bonheur.
Ici mon vieil officier s'arrêta, je le remerciai de sa courtoisie; il m'accorda la permission de venir le revoir et même de lui amener quelques vrais amateurs pour visiter son instrument. Lecteurs, si vous voulez faire connaissance avec le clavecin de Marie-Antoinette, allez à l'hôtel des Invalides, demandez M. le chef de bataillon Doublet, et l'heureux possesseur de ce précieux morceau se fera sans doute un plaisir de vous le laisser admirer, peut-être même consentirait-il à s'en défaire; mais, je vous en préviens, ce ne serait qu'en faveur d'un véritable amateur.
HÉROLD
Un an s'est écoulé depuis qu'une mort prématurée a enlevé aux amateurs de musique un compositeur qui faisait leurs délices, à l'Opéra-Comique un de ses plus fermes soutiens, et à la France une de ses gloires. Le 19 janvier 1833, Hérold a cessé de vivre, en nous léguant pour dernier héritage le plus heureux, sinon le meilleur de ses ouvrages, le Pré aux Clercs, que le public a été applaudir plus de cent fois, et qu'on entendra encore longtemps avec un plaisir d'autant plus vif qu'il n'est pas exempt de regret, et que le nombre des ouvrages d'Hérold restés au répertoire est plus restreint.
Nous allons essayer, dans une courte notice, de faire connaître à nos lecteurs la vie et les ouvrages de cet habile musicien, dont la perte nous fut doublement douloureuse, comme artiste et comme ami.
Hérold (Jean-Louis-Ferdinand) naquit à Paris en 1790. Son père, allemand de naissance, était un professeur de piano de quelque réputation; il a laissé un seul œuvre de musique, gravé à Paris. Il mourut d'une maladie de poitrine, laissant une veuve dans un état de fortune médiocre, mais au moins à l'abri du besoin, et un fils en bas âge. Le jeune Hérold, l'idole de sa mère, qui jeune et jolie, refusa constamment de contracter une nouvelle union, voulant consacrer toute son existence à son fils, fut l'objet de la sollicitude de tous les amis de son père. M. Adam, qui était son parrain, reporta sur l'enfant toute l'amitié qu'il avait eue pour Hérold le père, son compatriote et son confrère; Kreutzer voulut également l'avoir pour élève, et c'est sous ces deux grands professeurs que le jeune Hérold apprit le piano et le violon. Il fit ses études chez M. Hix. Une observation assez singulière, est que de cette institution, où l'éducation n'avait certainement rien de musical, soient sortis quatre lauréats de l'Institut pour le prix de composition, Chélard, Hérold, Hip. de Font-Michel et A. Adam.