Son physique grotesque s'y prêtait à merveille; il était court de taille, un peu gros, et avait un extérieur généralement négligé; de petits yeux bordés de rouge, qu'on voyait à peine et qui avaient peine à voir, brillaient cependant d'un feu sombre qui marquait tout ensemble beaucoup d'esprit et de malignité. Un caractère de plaisanterie était répandu sur son visage, et certain air d'inquiétude régnait dans toute sa personne. Enfin sa figure entière respirait la bizarrerie, et au premier aspect, on n'aurait pas manqué de lui rire au nez, si la finesse de son regard n'eût montré sur-le-champ qu'il n'était pas homme à avoir le dernier, et qu'il était bien capable de rire et de faire rire à vos dépens.

Sans en prévenir personne, il résolut de représenter lui-même le personnage du Muphty et d'attirer l'attention du roi par ses bouffonneries. Malheureusement pour lui le roi était de mauvaise humeur ce jour-là, et rien ne pouvait le dérider; aussi la représentation était-elle d'un froid mortel, les personnages si éminemment comiques de M. et Mme Jourdain et de leur servante Nicolle, la ravissante scène des professeurs du Bourgeois-gentilhomme, rien n'avait pu chasser l'ennui qui régnait dans la salle, lorsque commença la cérémonie qui termine le quatrième acte.

Lully s'était affublé la tête d'un turban qui avait près de cinq pieds de haut, de telle sorte que sa figure avait l'air d'être au milieu de son ventre; ses petits yeux clignotant encore plus qu'à l'ordinaire, parce que l'éclat des bougies les fatiguaient davantage, lui faisaient faire une si plaisante grimace, qu'à son apparition inattendue il y eut un oh! de surprise, suivi d'une violente envie de rire générale, qui fut aussitôt comprimée, parce qu'on vit que le roi ne riait pas encore.

Lully s'aperçut de la difficulté de sa position, et ne fit que redoubler de plaisanteries. Au Donnar Bastonara il accabla de coups le malheureux acteur qui représentait M. Jourdain, et qui, n'étant nullement prévenu de cette addition à son rôle, souffrit d'abord assez patiemment les grands coups du livre représentant le Coran qu'on lui administrait sur le dos et sur la tête; mais voyant succéder aux coups de livre les gourmades et les coups de poing, il commença à se fâcher, et dit tout bas au muphty:

—Finissez cette plaisanterie, ou je vous assomme.

—Tant mieux, lui répondit de même Lully, qui du coin de l'œil avait vu le roi commencer à sourire, c'est ce que je demande, battez-moi le plus fort que vous pourrez.

L'acteur ne se le fit pas dire deux fois, et, profitant de sa colère, il administra un énorme coup de poing au muphty, qui se baissa vivement et le reçut dans son turban. Ce fut alors une course comme celle de Pourceaugnac, à cette différence près que M. Jourdain, doublement irrité, y mettait une ardeur inconcevable, qu'excitait encore le fou rire de tous les spectateurs, qui ne pouvaient plus se contenir. Chaque fois qu'il s'avançait vers le muphty, celui-ci, baissant la tête comme un bélier, le repoussait à l'autre bout du théâtre avec son interminable coiffure, dont il se défendait comme un taureau de ses cornes. Le pauvre M. Jourdain crut enfin mieux prendre son temps; il se précipita tout d'un coup vers son adversaire, croyant pouvoir l'étreindre entre ses bras; mais celui-ci s'était si vivement jeté à terre, qu'il parvint à mettre le pauvre Jourdain à cheval sur son monstrueux turban, et, pendant qu'il roulait à terre embarrassé dans ce nouvel obstacle, il se dégagea lestement, et, faisant semblant de tomber, il se précipita dans l'orchestre et entra jusqu'à mi-corps dans le clavecin qui y était, et fit encore mille folies en achevant de le briser comme s'il ne pouvait parvenir à en sortir. Le roi n'avait pas attendu ce dernier lazzi pour déposer sa mauvaise humeur: depuis cinq minutes il riait comme un roi ne rit pas, et disait, en s'essuyant les yeux, que jamais il ne s'était tant amusé de sa vie.

Après la représentation, Lully se mit sur son passage, et le roi lui dit les choses les plus flatteuses, l'assurant qu'il était l'homme de France le plus divertissant qu'il connût. Le musicien prit alors l'air le plus affligé qu'il put:

—Voilà précisément, lui dit-il, ce qui me rend fort à plaindre; car j'avais dessein de devenir secrétaire de Votre Majesté, et MM. les secrétaires ne voudront plus me recevoir, à présent que je suis monté sur un théâtre.

—Ils ne voudront pas vous recevoir, reprit le roi, ce sera bien de l'honneur pour eux. Allez de ma part voir M. le chancelier; je vous l'ordonne aujourd'hui, et de plus je vous fais 1,200 fr. de pension.