La belle chose qu'une monarchie absolue! 1,200 livres de pension pour avoir sauté dans un clavecin! Si les pensions s'obtenaient au même prix aujourd'hui, toutes les manufactures d'Erard et de Pleyel n'y suffiraient pas.

Dès le lendemain Lully courut chez le chancelier Le Tellier, qui le reçut fort mal. Le musicien alla porter ses plaintes à M. de Louvois, qui reprocha à Lully sa témérité, lui disant qu'elle ne convenait pas à un homme comme lui, qui n'avait d'autre mérite et d'autre recommandation que de faire rire.

—Eh! tête-bleu! vous en feriez autant si vous pouviez, repartit Lully.

Le roi, ayant appris toutes ces difficultés, exigea qu'on reçût le Florentin, et alors tous les obstacles s'aplanirent devant lui. Le jour de sa réception, il donna un magnifique repas aux anciens de la compagnie, et le soir les régala de l'opéra, où l'on représentait le Triomphe de l'Amour. Ils étaient là trente ou quarante qui avaient les meilleures places, et ce n'était pas un spectacle peu curieux de voir deux ou trois rangs d'hommes graves en manteaux noirs et en grands chapeaux aux premiers bancs de l'amphithéâtre, et écoutant avec un sérieux admirable les courantes et les rigaudons du nouveau secrétaire du roi. Quelques jours après M. de Louvois rencontra Lully à Versailles.—Bonjour, mon confrère, lui dit-il en passant. Cela s'appela un bon mot de M. de Louvois; chacun voulut se l'approprier, et il n'y eut pas si grand seigneur qui apercevant de loin le musicien, ne l'apostrophât d'un: Bonjour, mon confrère. Cette plaisanterie fut tellement répétée, que depuis longtemps il n'allait à Versailles que quand il ne pouvait faire autrement.

Il était à dîner avec quelques-uns de ses acteurs et de ses musiciens, au cabaret du Cerceau-d'or, sur la place du Palais-Royal; le repas avait été fort gai, et le vin n'avait pas été épargné. Il faisait à ses camarades un de ces bons contes qu'il racontait si plaisamment et qui l'avaient fait autrefois rechercher des plus grands seigneurs, quand on vint l'avertir que sa femme le faisait demander au plus vite, parce qu'un carrosse de la cour le venait chercher pour l'amener à l'instant à Versailles. «Oh! se dit-il, cela m'a bien l'air d'être un tour de Madeleine, qui n'aime pas que je reste trop longtemps à table quand je dîne hors du logis. Il faut cependant y aller voir, mais si elle me fait vous quitter pour rien, je réponds que je ne rentre pas de huit jours.» Il s'achemina en chancelant vers sa demeure, et vit qu'effectivement sa femme ne l'avait pas trompé. Il se hâta de monter en voiture, s'endormit dans la route, et ne s'éveilla qu'au moment d'arrêt du carrosse. Un abbé se présenta alors à la portière et lui dit, les yeux baissés: «M. de Lully, je suis chargé de vous conduire auprès d'une dame qui désire vous entretenir en particulier.» Notre musicien se crut alors en bonne fortune; il jeta un coup d'œil de dépit sur sa toilette plus que négligée, son rabat chiffonné et ses vêtements en désordre, puis il tâcha de découvrir à quel hasard il pouvait devoir un semblable bonheur.

Après bien des détours dans une partie du palais qui lui était tout à fait inconnue, il fat enfin introduit dans une pièce meublée avec simplicité, mais d'une manière sévère; partout, des tableaux de saints garnissaient la tapisserie. Il se perdait en conjectures, quand une porte s'ouvrit; une dame, d'un extérieur imposant, s'avança vers le musicien, qui, grâce à sa mauvaise vue, ne la reconnut nullement et alla tout aussitôt se jeter à ses pieds. Mme de Maintenon fut un peu surprise d'abord de cette manière de se présenter, mais elle pensa qu'un aussi grand pécheur, qu'un homme qui passait sa vie avec des excommuniés, devait cet hommage à une vertu comme la sienne.

Aussi ne laissa-t-elle pas échapper cette occasion de faire un sermon:

—M. de Lully, lui dit-elle, on prétend que vous menez une mauvaise conduite.

A cette voix, Lully releva la tête; il reconnut alors à qui il avait affaire, et il vit bien qu'il avait fait une sottise, mais il repartit promptement:

—Moi, du tout, Madame, je mène le théâtre de l'Opéra et voilà tout.