Ordinairement, personne n'était admis à la répétition générale, sauf toutefois quelques gens de la cour, à qui on ne pouvait refuser cette faveur: cette fois pas un ne se présenta; le maître souverain avait fait mauvaise mine au musicien, personne de la cour ne se serait avisé d'aller écouter sa musique.

—Tant mieux, dit Lully, me voilà débarrassé de tous ces beaux donneurs de conseils, et mon affaire n'en ira que mieux.

Cependant, au milieu de la répétition on vint l'avertir que quelqu'un qui refusait de dire son nom demandait à lui parler.

—Je n'ai pas le temps, dit le musicien; qu'il m'envoie dire qui il est pourtant, et nous verrons alors.

Un instant après on lui apporta un petit morceau de papier bien gras et bien sale, où étaient écrits ces trois mots: Un ancien ami.

—Eh bien! dit Lully, répondez que je n'ai pas d'amis les jours de répétition générale, un autre jour…

Puis, il oublia tout à fait cet incident. Le lendemain, jour de la première représentation, comme il montait au théâtre, on lui remit encore un billet d'une tournure à peu près aussi élégante que celui de la veille et ainsi conçu: «Tu n'as pas voulu me voir hier, je t'attendrai ce soir à la fin de ton opéra;» pas de signature et fort peu d'orthographe. A ce dernier signe, Lully crut un instant que ces mots lui étaient adressés par quelque grand seigneur, mais le papier chiffonné et mal plié où ils étaient tracés lui fit abandonner cette idée; il roula la missive entre ses doigts, la jeta à terre et n'y pensa plus.

La salle commençait à se garnir, mais bien des vides s'y faisaient pourtant remarquer. Les places occupées ordinairement par les personnes de la cour restaient toutes vides. Les bons bourgeois venaient en foule, toutes les places inférieures et supérieures étaient envahies; mais les derniers venus remportaient leur argent, quand on leur disait à la porte qu'il ne restait plus de place qu'aux bancs du théâtre et aux premières loges; pas un n'aurait eu l'audace de se montrer à ces places qu'occupaient ordinairement les personnes titrées, et l'on aimait mieux s'en retourner chez soi. Le public parut d'abord surpris de cette solitude inaccoutumée. Lully avait beaucoup de talent, par conséquent il ne manquait pas d'ennemis; on répandit bientôt le bruit qu'il était tout à fait disgracié, que le roi l'avait chassé de sa présence, et avait défendu à toute la cour de mettre les pieds à son théâtre. Peu s'en fallut que ceux qui assistaient à l'opéra ne se crussent compromis par leur seule présence; quelques bourgeois timorés essayèrent même de sortir; mais comme on refusa de leur rendre leur argent, ils aimèrent encore mieux risquer leur sûreté personnelle que de perdre leurs 40 sous. C'est en présence d'un public ainsi disposé que la superbe Armide allait se représenter.

Le prologue, tout à la louange de Louis XIV, comme de raison, fut, on ne peut pas mieux reçu. Le chœur si gracieux,

Dès qu'on le voit paraître.