—Oh! pour mes danseurs, cela ne m'inquiète guère; je les prendrai tous à la cour, de cette façon on les trouvera tous bons.
Le lendemain, Quinault avait broché une espèce d'amphigouri, auquel à la rigueur on pouvait donner le titre du Temple de la Paix, quoique au fait on eût pu tout aussi bien lui appliquer celui du Temple de la Gloire, du Temple de l'Hymen et de tous les temples imaginables.
Trois jours après, on répétait à Versailles le nouvel ouvrage de Lully. M. de Conti devait danser un pas avec la duchesse de Bourbon, mademoiselle de Blois avec le danseur Pecourt, et le danseur Fabvier avec la marquise de Mouy. Le chant n'était que fort accessoire dans cet ouvrage, mais on avait encore trouvé moyen d'y intercaler quelques morceaux à effet pour les demoiselles Aubry et Verdier, et les sieurs Beaumavielle et Reignier, fameux chanteurs du temps.
Le jour de la représentation, Lully qui avait surveillé tous les détails, croyait n'avoir rien oublié, quand tout à coup au moment de commencer, on lui fit apercevoir dans la décoration un emblème qui pouvait sembler de mauvais augure au roi, et qu'il fallait faire disparaître sur-le-champ. Vous comprenez que, pour un opéra improvisé en huit jours on n'a pas le temps de faire des décors neufs; on avait donc cherché ce qu'on avait de moins usé et de moins connu. Ainsi, pour le temple de la paix, on avait été prendre un temple de la sagesse qui n'avait pas servi depuis longtemps, mais sur le fronton duquel s'étalait malheureusement l'oiseau favori de Minerve, une énorme chouette. Il fallait au plus vite faire disparaître l'oiseau de mauvais augure, et le remplacer par un soleil, l'emblème de Louis XIV. Mais où trouver un peintre, quand tout était préparé, le décor mis en place, et le roi dans sa loge, trouvant que le spectacle était bien long à commencer? Le pauvre Lully s'arrachait les cheveux, il courait partout sur le théâtre, demandant à grands cris un peintre, un décorateur, un badigeonneur. Rien ne venait qu'un officier des gardes qui lui avait déjà dit deux fois: «M. de Lully, le roi attend.» Enfin on trouva un peintre qui se mit à l'instant en besogne: il avait à peine commencé, que l'officier revient de nouveau à la charge:
—M. de Lully, j'ai eu l'honneur de vous dire que le roi attendait.
—Eh! ventrebleu! repartit celui-ci, que voulez-vous que j'y fasse, moi? Le roi peut bien attendre, il est le maître ici et personne n'a le droit de l'empêcher d'attendre tant qu'il voudra.
Chacun se mit à rire de cette repartie dont la hardiesse faisait le principal mérite. Mais malheureusement pour Lully, son mot eut trop de succès, on se le redit tellement qu'il vint aux oreilles mêmes du roi. Le monarque absolu, qui avait dit un jour: «J'ai failli attendre!» ne pouvait pas prendre en bonne part la saillie de son musicien; aussi, malgré le succès qu'obtint la représentation, n'adressa-t-il pas un seul mot de compliment à Lully, et le lendemain il fut décidé qu'on monterait l'opéra de Lalande.
Le pauvre Lully retourna l'oreille basse à Paris. Depuis huit jours il s'était donné une peine inimaginable pour regagner des bonnes grâces qu'il n'avait pas perdues, et tous ses efforts n'avaient abouti qu'à le mettre fort mal avec le roi, avec qui il était fort bien auparavant. «Foin des grands seigneurs et de la cour, se dit-il, le vent change trop souvent de direction dans ce pays-là, je ne saurais me faire à son climat. Vivent mes bons bourgeois de Paris! C'est pour eux seuls que je vais travailler maintenant: ils auront un chef-d'œuvre dans mon Armide, et ils n'en applaudiront pas moins ma musique parce qu'un entr'acte aura été un peu long.»
Il se remit dès le lendemain au travail, et jamais peut-être il ne fut mieux inspiré. Le fameux monologue: Enfin il est en ma puissance! qui pendant près d'un siècle, passa pour le chef-d'œuvre de la déclamation musicale, le duo Aimons-nous, le fameux duo de la Haine, que Gluck lui-même apprécia tellement qu'il ne fit, pour ainsi dire, qu'en rajeunir les formes, lorsque, quatre-vingt-dix ans plus tard, il refit la musique d'Armide; le Sommeil de Renaud, et plusieurs autres morceaux que je pourrais citer, devaient assurer au nouvel opéra un succès plus grand encore que celui de toutes les productions précédentes des mêmes auteurs. Quinault, de son côté, n'avait peut-être jamais mieux réussi: le spectacle que comportait la pièce était magnifique; rien n'avait été négligé, comme costumes, décors, etc. Tout faisait donc espérer à Lully que les applaudissements de la ville le dédommageraient de ses infortunes à la cour. Le jour de la répétition générale, bien avant l'heure fixée, Lully était à son théâtre, surveillant, inspectant tout; car il ne s'agissait pas que de la musique; directeur et propriétaire de l'Opéra, il ne s'en rapportait qu'à lui pour les moindres détails. Quinault, qui recevait une somme fixe pour ses ouvrages, s'inquiétait fort peu de leur sort à venir, et ne venait que rarement aux répétitions; mais Lully était toujours là. Ce théâtre, il l'avait pour ainsi dire créé; tous les acteurs étaient ses élèves, lui seul les avait formés, non-seulement dans l'art du chant, mais il leur avait appris à marcher, à gesticuler; les danseurs même avaient souvent reçu de lui d'excellents conseils, et plus d'un pas avait été réglé par l'auteur de la musique sur laquelle il devait être dansé; tous les musiciens de l'orchestre avaient reçu de ses leçons, car, avant lui, il n'y avait pas un seul instrumentiste passable en France et pas un seul orchestre n'y existait; le premier, il y avait introduit et marié aux violons, les flûtes, les hautbois, les bassons, et même jusqu'aux tambours et aux trompettes: grâce à lui, les violonistes français étaient devenus les premiers de l'Europe, et il suffisait de nommer L'Alouette, Golasse, Verdier, Baptiste, le père, Joubert, Marchand, Rebel, Lalande, etc., comme ses élèves, pour prouver que Lully était aussi habile professeur que savant compositeur.
Aussi pas un musicien de l'orchestre n'osait murmurer devant lui, quelque dure et brutale que fût sa manière d'être à son égard. On savait d'ailleurs que ses colères ne duraient pas longtemps. Il avait l'oreille si fine, que d'un bout du théâtre à l'autre, il distinguait de quel côté de l'orchestre était partie une fausse note: il entrait alors dans une fureur terrible; il s'élançait sur le malheureux musicien à qui il arrachait son violon, et plus d'une fois il le lui brisa sur la tête; mais après la répétition, il se repentait de sa vivacité, sa colère était oubliée ainsi que la faute qui l'avait fait naître; il allait demander pardon à son pensionnaire, lui payait son instrument et l'emmenait dîner avec lui. Aussi, il était adoré de ses musiciens, qui aimaient autant sa personne qu'ils admiraient son talent.