—C'est juste, repartit Lully, je te ferai compositeur, et tu me rendras cuisinier.

Les nouveaux arrivés s'aperçurent facilement de l'état d'ivresse de leur hôte; un d'eux, pensant le dégriser, lui dit à l'oreille:

—Nous venons de la part du roi!

—Est-ce que j'en veux, du roi? reprit Lully, il ne se connaît seulement pas en musique! ce n'est pas comme mon ami Petit-Pierre, ce n'est pas lui qui se ferait jouer un opéra de Lalande.

—Vous vous trompez, M. de Lully, lui dit un des seigneurs, en s'avançant, le roi se connaît parfaitement en musique; car il nous envoie vers vous pour vous faire compliment de votre Armide. Il a appris son peu de succès, mais il vient de savoir aussi que vous vous étiez fait jouer cet ouvrage pour vous seul, et que vous l'aviez applaudi avec transport: comme Sa Majesté pense que vous vous y connaissez mieux que personne, elle s'en est rapportée à votre jugement, et elle veut entendre votre Armide le plus tôt possible: voilà ce qu'elle nous a chargés de vous dire.

—Vive le roi! s'écria Lully. Ah! messeigneurs, pardonnez-moi ce que j'ai pu dire contre un si grand maître, contre un prince si éclairé: c'est l'état où m'a mis ce vaurien de Petit-Pierre; il faut absolument que je m'en débarrasse: si quelqu'un de vous veut un excellent cuisinier…

—Je le prends sur ta recommandation, s'écria l'un des courtisans, je fais comme le roi, je m'en rapporte à ton jugement, et je sais que tu te connais aussi bien en cuisine qu'en musique. Mais tu ne te griseras plus avec lui?

—Oh! jamais, je vous le jure, répondit Lully.

Puis il ajouta tout bas à Petit-Pierre:

—Quand tu voudras, nous recommencerons, mais chez toi: là au moins on ne viendra pas nous déranger.