—Et dans le château de Montenero donc! dans Longino! Oh! Longino! parfait! mais ce rôle-là a l'air d'avoir été fait pour lui. Longino! oh! c'est bien cela, il faudra qu'il débute par là! ce nom lui convient parfaitement. Il sera admirable dans Longino!

Et les éclats de rire se succédaient, provoqués par l'espérance de le voir briller dans Longino.

—Allons-nous-en, Titine, je ne me sens pas bien, dit l'artiste en se levant, et il regagna tristement sa demeure assailli par les plus sombres pensées. Il avait la fièvre, sa tête était brûlante et il se coucha; mais il ne put fermer l'œil.

—Ce sera donc ici comme à Paris, se disait-il. A l'Opéra, ils m'ont trouvé trop maigre, les héros grecs n'étaient pas si minces que moi, à ce qu'ils prétendaient. A Feydeau, ils m'ont trouvé trop grand, et cependant la première fois qu'ils m'ont entendu, quel accueil ne m'ont-ils pas fait!

—Bravo! s'écriaient-ils, voilà une voix ravissante, vous êtes notre homme, il faut rester avec nous; surtout, n'allez pas vous gâter en province, il faut seulement prendre l'habitude du théâtre. Pour commencer, vous entrerez dans les chœurs, puis nous vous ferons jouer de petits rôles qui vous amèneront à en jouer de plus grands; et pour me donner l'habitude du théâtre, ils m'ont fait chanter 18 mois dans les chœurs, sans seulement me faire porter une lettre. Ils attendaient probablement que je prisse du ventre pour me faire débuter. Ils auraient attendu trop longtemps, et je suis parti. Partout où j'ai été, j'ai cependant eu du succès: ce ne sera donc que dans mon pays, qu'en France, qu'on ne voudra pas de moi. Ma foi tant pis pour eux, il faudra bien qu'ils m'écoutent, et s'ils me sifflent, ils auront tort, ils en trouveront un moins grand, mais qui n'aura peut-être pas ma voix.

Son amour-propre d'artiste l'avait emporté pour un moment sur le chagrin que lui causait sa déconvenue du matin; mais il retombait de temps en temps dans ses premières appréhensions, et le découragement succédait à ses rêves d'ambition.

Cependant la troupe était à peu près réunie: on faisait les premières répétitions, et la vue du théâtre, où il était appelé à exercer ses talents ne l'avait guère rassuré. Cette salle était provisoire et établie dans une espèce de grange, où l'on avait tant bien que mal arrangé un théâtre avec quelques rangs de loges et de galeries. Cependant l'architecture extérieure était restée la même, malgré les modifications faites à l'intérieur du bâtiment, et de nombreuses fenêtres donnant sur la rue éclairaient le théâtre pendant la journée. Notre artiste ne se rendait qu'en tremblant à ces répétitions; car plusieurs fois il avait rencontré dans son chemin quelques-uns des jeunes gens qu'il avait déjà vus au café, et jamais ceux-ci ne manquaient de rire du plus loin qu'ils l'apercevaient, et le nom terrible de Longino venait résonner à ses oreilles: c'était comme un cauchemar qui le poursuivait tout éveillé, et lui ôtait tous ses moyens. Quand il arrivait au théâtre après de telles rencontres, il était tout démoralisé; c'est à peine s'il pouvait chanter: il avait perdu son aplomb; ses nouveaux camarades l'intimidaient. Sont-ils heureux, pensait-il, de ne pas être grands comme moi! j'aimerais mieux être un nain, je mettrais des talons, et je porterais une coiffure d'un pied de haut, mais le moyen de se rapetisser!!!

Les répétitions allaient toujours leur train, mais le directeur ne paraissait pas enchanté de ses nouvelles acquisitions: il craignait que les débuts ne fussent pas heureux, et pour que le public ne prît pas de préventions défavorables, il décida que personne, amateur ou abonné, ne serait admis aux répétitions. Le grand jour, celui de l'ouverture, fut enfin fixé. La grande répétition, celle avec l'orchestre, devait avoir lieu la veille.

La nuit précédente, notre jeune artiste eut un sommeil fort agité. Les songes les plus bizarres le tourmentèrent une partie de la nuit, il rêvait qu'il débutait, mais ce n'était plus dans son emploi de Martin, c'était dans celui des trials, où, à son entrée, sa longue taille excitait des rires unanimes; puis, quand il voulait parler, il ne pouvait dire un mot de son rôle; il se tournait vers le souffleur, et il apercevait dans le trou une horrible tête de Gorgone, qui lui lançait de toutes ses forces le mot Longino. Ce mot magique, il le répétait involontairement, et soudain tout le public répétait en chœur:

—Bravo, Longino! bravo, Longino!