Il essayait en vain d'articuler d'autres paroles, ce mot seul pouvait sortir de sa poitrine: et chaque fois qu'il le prononçait, c'était avec une nouvelle énergie, et le public reprenait avec rage:
—Bravo, Longino! bravo, Longino!
Puis il apercevait des êtres fantastiques voltigeant autour de lui, sur le théâtre et dans la salle, affectant les formes les plus grotesques et les plus incohérentes; il croyait parfois reconnaître quelqu'un de sa connaissance parmi les fantômes; il s'approchait, et voyait alors distinctement quelque figure de sociétaire de Feydeau, qui lui disait: Il faut prendre l'habitude du théâtre, et chanter dans les chœurs pendant 35 ans, après quoi on vous confiera de petits rôles, et le chœur infernal reprenait d'une voix formidable:
—Bravo, Longino!
Il voulait se sauver du théâtre; les mêmes cris le poursuivaient; il allait sur le port, il voyait un bâtiment près de mettre à la voile, il s'y embarquait et y trouvait pour passagers tous ses anciens camarades des chœurs de l'Opéra qui l'accueillaient avec de grandes démonstrations de joie en fêtant son retour parmi eux, et pour mieux célébrer sa bienvenue, ils lui proposaient de lui chanter un nouveau morceau composé en son honneur; alors ils entonnaient tous ensemble une mélodie satanique dont les paroles étaient: Bravo, Longino! A ce dernier trait, sa tête se perdait, et il se précipitait dans la mer, dont il atteignait bientôt le fond. Le choc fut rude, car il se réveilla en sursaut couché par terre entre son lit et celui de la petite Titine qui reposait paisiblement pour lui; il était couvert d'une sueur glacée, et il fut quelque temps avant de reprendre ses esprits.
Quand il se remit dans son lit, son parti était pris. Je ne débuterai pas, se dit-il; dès demain je pars; je retourne à Paris: on me rendra certainement ma place à l'Opéra et aux Bouffes, c'est toujours du pain d'assuré, et puis j'ai encore d'autres ressources: le dimanche je jouerai du serpent à Saint-Eustache, et les jours de revue, du trombone dans la garde nationale: on ne regarde pas à la taille, là, et ils seront bien heureux de me retrouver, car je n'ai certainement pas été remplacé, et je ne le serai de longtemps pour ces instruments-là. Cette résolution lui donna du calme, il ne tarda pas à se rendormir, et si de nouveaux rêves se présentèrent à son imagination, ils étaient d'une tout autre nature. Il se voyait à Paris premier sujet d'un grand théâtre, il ne se reconnaissait pas, il avait pris de l'embonpoint, sa figure était devenue plus mâle. Titine était toujours avec son père, mais ce n'était plus une petite fille, c'était une grande et jolie demoiselle, et lui, jeune encore, était fier d'avoir une si charmante fille. Les auteurs et compositeurs s'empressaient autour de lui, on le suppliait d'accepter des rôles, et lui, toujours bon garçon, ne se donnait pas d'importance, comme font d'ordinaire les acteurs à succès; il était toujours modeste et affable avec tout le monde, et au lieu d'avoir l'air de faire une grâce à ceux qui lui confiaient des rôles, il remerciait les auteurs dont il faisait réussir les ouvrages. Le public se pressait en foule au théâtre quand il devait chanter; les applaudissements éclataient de toutes parts; les couronnes et les bouquets pleuvaient sur sa tête; on le redemandait après la pièce, mais sous son véritable nom, et non plus sous cette odieuse dénomination de Longino. Ce rêve lui avait rafraîchi le sang; quand il s'éveilla, il faisait grand jour: c'était une belle matinée du mois de mai; le soleil dardait ses rayons à travers les croisées, et venait frapper sur le petit lit de la jolie enfant, qui ne tarda pas non plus à s'éveiller.
Il faut ne pas connaître un cœur d'artiste pour croire que le découragement puisse être de longue durée chez lui: un rien peut l'abattre, mais un rien le relève. Aussi notre jeune homme ne songeait-il plus le moins du monde à son voyage de Paris: au contraire, l'avenir le plus riant se présentait à lui; et c'est le cœur content, et rempli d'espoir, qu'il se rendit au théâtre.
L'orchestre était réuni depuis longtemps et essayait eu vain depuis une heure de mettre ensemble l'ouverture du Chaperon que l'on devait jouer le lendemain. Les instruments à vent ne pouvaient faire exactement leurs rentrées. Le chef d'orchestre avait perdu la tête et faisait d'infructueux efforts pour rétablir l'harmonie dans sa troupe indisciplinée; enfin, de dépit, il pose son violon sur son pupitre, déclarant que cette ouverture est injouable, et qu'il y faut renoncer. Notre jeune homme examinait depuis longtemps cette scène qui était peut-être fort comique pour les indifférents, mais pas pour le pauvre directeur, qui ne savait plus à quel saint se vouer; il s'approche alors de ce dernier: J'ai longtemps été à Paris, et je sais cet ouvrage par cœur; voulez-vous me laisser faire répéter une fois l'ouverture, je vous réponds qu'elle ira toute seule avant une demi-heure. Le chef-d'orchestre ouvre de grands yeux.
—Eh! mon cher ami, qu'est-ce que vous entendez à cela? j'y perds mon latin, moi.
—Il ne s'agit que d'avoir un peu de patience, reprend notre jeune artiste, passez-moi la partition.