On recommence l'ouverture: dès les premières mesures, il s'aperçoit qu'il y a des fautes dans les parties, des mouvements mal indiqués, de fausses rentrées; tout est rectifié en un instant. Un cor ne peut parvenir à attaquer une note difficile.

—Vous vous y prenez mal, lui dit notre jeune homme: serrez les lèvres de cette façon, et le son viendra hardiment.

—Mais, Monsieur, cela n'est pas faisable, répond le corniste.

—Donnez-moi votre instrument, et soudain il lui exécute le passage avec précision. Les musiciens commencent à reprendre de la confiance, l'émulation s'en mêle, on fait la plus grande attention, et l'ouverture s'achève sans encombre.

Le chef d'orchestre reprend son violon pour conduire le chœur d'introduction, et le directeur se frotte les mains.

—Allons! se dit-il, je n'ai peut-être pas fait une si mauvaise acquisition que je croyais. S'il tombe comme Martin, il me fera un excellent second chef d'orchestre.

La répétition continue, mais il fait une chaleur étouffante, et l'on a ouvert les fenêtres qui donnent sur la rue. Quelques flâneurs ont été attirés par les sons de la musique; les curieux en amènent d'autres, et, sans s'en douter, les acteurs ont dans la rue un nombreux auditoire.

Cependant notre jeune homme s'est enhardi par le petit succès qu'il vient d'obtenir: son dernier rêve lui trotte dans la tête.

—Allons! dit-il, je tomberai peut-être demain, aujourd'hui je me sens en voix, je veux chanter en conscience, comme à la représentation.

En effet, à l'entrée du comte Rodolphe, il entonne d'une voix assurée le bel air: Anneau charmant, si redoutable aux belles. Sa voix large et bien timbrée se déploie avec charme sur cette belle mélodie. Les acteurs qui ne l'avaient jamais entendu jouir de la plénitude de ses moyens, redescendent tous sur le bord du théâtre pour le mieux entendre; le directeur ne sait s'il dort ou s'il est éveillé: les musiciens voyant à qui ils ont affaire l'accompagnent avec un soin extrême. Notre jeune homme voit l'effet qu'il produit; il se monte peu à peu, son organe s'étend, reprend toute son énergie, ses moyens semblent s'accroître, il se sent en verve, il met toute la chaleur dont il est susceptible dans la péroraison de son air et quand il l'a achevé, acteurs, directeur, musiciens, chacun le félicite, le complimente; quand tout à coup, un tonnerre d'applaudissements éclate sans qu'on devine d'où cela peut venir. Chacun se regarde stupéfait: on songe alors aux fenêtres ouvertes, on s'y précipite, et l'on voit la foule réunie qui se donnait les jouissances du spectacle gratis. Le directeur ne craint plus pour ses débuts, il permet à quelques habitués de monter au théâtre. Ce n'est pas sans terreur que notre jeune homme reconnaît parmi eux un de ses joueurs de dominos qui, en entrant, demande avec empressement qui vient de chanter ainsi. On lui montre notre pauvre artiste tout tremblant devant celui qui s'était si bien promis d'être sévère envers les débutants.