—J'en suis fâché, me dit l'Anglais, cela m'aurait peut-être fait gagner un bel instrument.
—Comment cela?
—Ah! me répondit-il, cela se rattache à l'histoire d'une autre vente; à celle de Viotti, dont j'ai été l'un des plus grands admirateurs. J'aurais donné tout au monde pour posséder un des instruments dont il s'était servi, et malheureusement des affaires de famille me tenaient éloigné de Londres où l'on vendait ses violons après sa mort; j'appris beaucoup trop tard l'époque de cette vente; je crevai plusieurs chevaux, et j'arrivai au moment où l'on venait d'adjuger le dernier de ses instruments à un amateur qui l'emportait en triomphe. Je lui offris vainement le double du prix qu'il l'avait payé, il ne voulut jamais me le céder, et il eut même l'impolitesse de se moquer de moi. Ecoutez, me dit-il, il y a encore un violon plus extraordinaire que tous ceux que l'on a vendus, et qui n'a pas même été mis en vente, vous pourrez l'avoir facilement. Et en me disant ces mots, il me montra du doigt un objet bizarre que je n'avais pas encore remarqué: c'était un violon en fer-blanc! Comprenez-vous cela? en fer-blanc! Je tenais à avoir un des instruments de Viotti, et je me fis adjuger celui-là pour quelques shellings, au rire de tous les assistants. Mon antagoniste, fier de son beau violon, me dit alors:
—L'existence de ce bizarre instrument au milieu de cette riche collection doit avoir une cause étrange, et je serais si curieux de la connaître que je donnerais volontiers le violon que je viens d'acheter pour avoir le mot de cette énigme.
—Soit, repris-je vivement, concluons un arrangement: vous me céderez votre violon quand je vous apprendrai l'origine du mien; j'irai voyager partout où a été Viotti, je prendrai tous les renseignements possibles, et peut-être serai-je assez heureux pour découvrir ce mystère, et vous gagner votre violon.
—Le marché fut conclu. Depuis ce temps je n'ai pas cessé de poursuivre mes investigations. J'ai su qu'Armand Séguin avait été très-lié avec Viotti, qu'il avait voulu en recevoir des leçons, et que comme le grand artiste était très-occupé, il venait chez lui à cinq heures du matin pour être sûr de le prendre au saut du lit, qu'il était aux petits soins pour lui, employant tous les moyens pour capter sa bienveillance; qu'un jour même Viotti s'étant plaint à son domestique que son café était mal fait, Armand Séguin n'avait plus voulu qu'un mercenaire se chargeât de cet office, et que c'était lui-même qui, chaque matin, préparait le déjeuner du violoniste; j'ai pensé alors que le violon de fer-blanc pouvait bien être un don d'Armand Séguin, et j'espérais en fournir la preuve en en voyant un semblable dans cette vente; mais voilà toutes mes espérances renversées.
—Je consolai du mieux que je pus mon Anglais de sa misfortune, et j'appris, au bout de quelques jours, qu'il était parti pour le Piémont, patrie de Viotti, courant toujours après les renseignements qui lui échappaient.
Cette conversation m'était presque entièrement sortie de la tête, lorsqu'il y a deux mois environ, je me trouvai à un dîner de la commission dramatique, placé à côté d'un de mes collègues, Ferdinand Langlé, mon ancien camarade de collége, et un de mes bons amis. Vous savez tous que Ferdinand Langlé est un des plus spirituels garçons que nous connaissions; mais si vous lui avez entendu chanter une de ses jolies chansons de la voix la plus fausse qu'ait jamais possédée un vaudevilliste, vous ne vous êtes guère douté qu'il est d'origine musicienne, et que son père, Marie Langlé, italien malgré la désinence toute française de son nom, était un des habiles contrapuntistes du dernier siècle, qui eut l'honneur d'être le maître de Dalayrac. Je m'adressai donc à Ferdinand Langlé pour lui demander si, dans les papiers de son père, il n'aurait pas trouvé quelques documents sur Dalayrac, dont il n'existe pas de biographie complète. Après avoir répondu à ma demande, F. Langlé ajouta:
—Si tu veux, je pourrai te raconter quelques anecdotes musicales que j'ai entendu dire à ma mère, et qui pourront t'intéresser.
Je le remerciai vivement de sa proposition, et comme on n'est jamais plus seul qu'au milieu de vingt personnes qui parlent tout haut, je le priai de ne pas tarder davantage à m'apprendre quelqu'une des particularités qu'il pourrait savoir.