—De ma tête! ah çà! est-ce que c'est une mystification? commençons donc à nous entendre.
—Votre profession?
—Musicien.
—Et pourquoi un musicien se déguise-t-il en prêtre? et cache-t-il des armes sous ces habits d'emprunt?
—Ces habits sont les miens et cette épée aussi. Je suis trombone de la garde nationale et chantre de cette église: j'attendais la fin du discours de monsieur le curé pour venir après la fanfare me déshabiller ici, et chanter mon office; mais on ne l'a pas laissé finir, ce brave homme, on nous a dit de jouer au milieu de son sermon, et quand je suis accouru ici, je n'ai eu que le temps de passer ma soutane par-dessus mon uniforme; et maintenant, avec votre permission, je vais l'ôter tout à fait, car l'office est presque fini, et ma légion me réclame.
Ici la scène change, les juges se mettent à rire; le procès-verbal commencé est déchiré, et l'accusé partage bientôt l'hilarité de ses juges, en apprenant que lui, pauvre diable, a été pris pour un conspirateur et a failli mettre tout le gouvernement en émoi. Le calme et la tranquillité se rétablissent dans l'église, les bas-côtés sont de nouveau livrés à l'empressement du peuple qui ne peut rien voir; et le roi en apprenant la cause futile de tout ce tumulte, a grand'peine à tenir son sérieux. En sortant de l'église, il cherche à reconnaître parmi le groupe de musiciens celui qui a causé tant d'inquiétude, et l'aperçoit les joues gonflées comme un borée de dessus de porte, soufflant avec ardeur dans son trombone. Le roi sourit de nouveau et lui fait en partant un petit signe de tête, comme pour le remettre de l'émotion qu'a dû lui causer sa courte arrestation. Je crois que le tromboniste fut si ravi de cette marque de royale faveur, qu'il resta court de quelques mesures, ce qui ne lui arrivait jamais, mais je ne suis pas bien sûr de cette circonstance; si vous voulez en être certain, pour la plus grande fidélité de l'histoire, demandez-le au postillon de Longjumeau ou plutôt à celui qui le représente et le chante d'une manière si originale, car le conspirateur n'était autre que Chollet qui depuis a si bien fait son chemin, mais qui aime à se rappeler et à raconter à ses amis les commencements pénibles de sa vie d'artiste. Voilà comment je suis devenu son historien. Dieu veuille que quelque théâtre, quelque paroisse ou quelque musique de légion, nourrisse encore dans son sein un acteur digne de succéder au chanteur favori du public de l'Opéra-Comique.
JEAN-JACQUES ROUSSEAU MUSICIEN
I
Le paradoxe est une chose charmante dans la bouche d'un homme d'esprit; c'est un instrument dont il se sert pour lancer sur ses auditeurs éblouis une myriade de traits brillants comme l'éclair, mais aussi peu durables que ce météore passager; on sait que la raison n'a rien à faire dans ces sortes de luttes d'esprit, et cependant le plus grand charme du paradoxe est d'emprunter l'apparence du raisonnement.
Mais que penser du paradoxe mis en action et pris au sérieux? Que dire d'un homme dont la vie comme les écrits n'ont été qu'une longue suite de contradictions? Quel sentiment peut inspirer celui qui fut assez courageux pour se priver des douceurs de la paternité parce qu'il était trop lâche pour oser en affronter les douleurs, même dans l'avenir?