Quel jugement peut-on porter sur l'écrivain qui, en traçant ses honteuses confusions, a encore l'orgueil de dire: «Je fais ce que nul homme n'a osé faire, vienne le jour du jugement suprême et je pourrai paraître devant Dieu, mon livre à la main, en disant:
«Voilà ma vie et ce que je fus!»
Non, Rousseau ne se mentait pas à lui-même à ce point, il mentait pour les autres. Lorsqu'il se disait malheureux de sa gloire et de sa renommée, il voulait qu'on le crût, mais il savait bien qu'il ne disait pas vrai. Ses bizarreries étaient calculées, sa fausse sensibilité l'était aussi. Les persécutions dont il se plaignait étaient sa joie et son orgueil; il les appelait et craignait de ne pas se désigner assez lui-même par sa renommée et l'éclat du nom qu'il portait. Lorsqu'exilé de France, il venait s'établir à Paris, lorsqu'il voyait qu'on y tolérait sa présence et qu'on ne songeait pas à l'inquiéter, qu'inventait-il? De se déguiser en Arménien, prétendant que ce costume était plus commode. Heureux d'ameuter les polissons et les imbéciles par l'étrangeté de son costume, à une époque où régnait une sorte d'étiquette et de hiérarchie dans les habits de toutes les professions, il dut certes s'indigner étrangement de ne point parvenir à s'attirer la colère de la police, et de n'exciter, par cette grotesque mascarade, que les sourires et la pitié des honnêtes gens.
Si l'odieux et l'horrible n'avaient stigmatisé de traits ineffaçables l'époque sanglante de nos troubles révolutionnaires, le ridicule n'aurait-il pas suffi pour caractériser les temps où un tel homme fut presque déifié et où des fêtes nationales signalaient la translation triomphale de ses cendres au Panthéon?
Le peu de sympathie que j'éprouve pour les ouvrages et surtout pour la personne de Jean-Jacques me conduirait trop loin, et j'ai besoin de me rappeler que je ne dois parler de lui que comme musicien.
Ce fut certes une chose rare au XVIIIe siècle, alors qu'il était bien généralement reconnu qu'un musicien ne pouvait être autre chose qu'une machine à musique, incapable d'avoir une idée en dehors de son art, alors que Voltaire, accueillant Grétry, lui disait: «Vous êtes musicien et homme d'esprit, Monsieur, la chose est rare.» Ce fut, dis-je, une anomalie phénoménale que celle qu'offrit l'exemple d'un homme éminent dans les lettres et dans la philosophie, ne se contentant pas de se dire musicien, mais exerçant en outre presque tous les degrés de cette profession, sauf la qualité d'instrumentiste qui lui manquait, et se montrant tour à tour copiste, écrivain didactique, critique, théoricien et compositeur.
Le plus curieux est que celui qui tenta d'embrasser toutes les branches de l'art musical, en connaissait à peine les premiers éléments, ne put jamais parvenir à solfier proprement un air, ne comprenait rien à la vue d'une partition, et était moins embarrassé pour en écrire une que pour lire celle d'un autre.
Cette ignorance presque complète d'un art où il prétendait s'ériger en réformateur, en censeur et en maître, sera facilement démontrée par l'examen de ses écrits et de ses œuvres.
Rousseau n'apprit la musique que fort tard; mais, tout jeune enfant, il était déjà sensible à ses accents. Une de tes tantes lui chantait des chansons populaires:
«Je suis persuadé, dit-il dans ses Confessions, que je lui dois le goût ou plutôt la passion pour la musique, qui ne s'est bien développée en moi que longtemps après… L'attrait que son chant avait pour moi fut tel, que non-seulement plusieurs de ses chansons me sont toujours restées dans la mémoire, mais qu'il m'en revient même, aujourd'hui que je l'ai perdue, qui, totalement oubliées depuis mon enfance, se retracent, à mesure que je vieillis, avec un charme que je ne puis exprimer.»