Jean-Jacques n'eut occasion d'entendre aucune musique pendant toute son enfance; après sa conversion au catholicisme, il entendit pour la première fois la messe en musique dans la chapelle du roi de Sardaigne, et il alla l'entendre chaque matin. «Ce prince avait alors la meilleure symphonie de l'Europe. Somis, Desjardins, Bezozzi, y brillaient alternativement. Il n'en fallait pas tant pour attirer un jeune homme que le son du moindre instrument, pourvu qu'il fût juste, transportait d'aise.»
Il avait reçu quelques leçons élémentaires, et à bâtons rompus, de Mme de Warens. Lorsqu'il entra au séminaire, il emporta de chez elle un livre de musique, c'étaient les cantates de Clérembault. Quoique Rousseau ne connût pas alors, d'après son propre aveu, le quart des signes de musique, il parvint à déchiffrer et à chanter seul le premier air d'une de ces cantates. Il ne dit pas, à la vérité, combien de temps il employa à cette entreprise. Il faut croire, néanmoins, que cette étude contribua un peu à lui faire négliger ses travaux scientifiques et théologiques, car il ne tarda pas à être renvoyé du séminaire avec un brevet complet d'incapacité.
Rousseau rapporta en triomphe les cantates de Clérembault chez Mme de Warens. Celle-ci, toujours bonne, consentit à s'émerveiller des progrès qu'il avait faits en musique, et, pour se conformer à ce qui était son goût dominant du moment, elle le plaça à la maîtrise d'Annecy.
Les détails que donne Rousseau sur son séjour de près d'une année dans cette maîtrise sont assez curieux. Ils font connaître ce qu'étaient ces établissements répandus sur toute la surface de la France, et qui tous ont disparu à la Révolution: c'était la pépinière d'où l'on tirait tous les musiciens, instrumentistes, chanteurs ou compositeurs. L'Eglise travaillait alors pour le théâtre, et l'opéra ne se recrutait que dans les maîtrises, pour le personnel masculin. Quant aux chanteuses, elles se formaient d'elles-mêmes. Les femmes ont la perception plus vive et le sentiment plus fin dans les arts d'imitation; elles apprennent mieux et plus vite: le petit nombre de professions que nous leur avons réservées sera d'ailleurs toujours cause du nombreux contingent qu'elles offriront aux entreprises théâtrales.
La vie des musiciens chargés de la direction des maîtrises était des plus heureuses; ils devaient, suivant l'allocation qu'ils recevaient du clergé, enseigner un certain nombre d'élèves qui participaient à l'exécution des offices en musique. Non-seulement on leur permettait de prendre des élèves pensionnaires au-delà du nombre fixé, mais ils étaient même protégés et encouragés dans cette augmentation de personnel, parce que c'était un moyen de donner, sans qu'il en coûtât rien à l'Eglise, plus d'effet et d'éclat aux cérémonies religieuses et musicales.
Il existait souvent des rivalités de chapitre à chapitre, pour tel bon compositeur, tel organiste habile, tel chanteur à la voix puissante et sonore, et, en fin de compte, cette concurrence tournait toujours au profit des artistes qu'on s'enviait, soit qu'on augmentât leurs appointements pour les retenir, soit qu'on leur offrît plus d'avantages pour les enlever.
Il y avait bien quelques revers de médaille. Quelques membres du clergé n'avaient pas toujours pour le maître de chapelle ces égards dont les artistes sont si avides; quelques ecclésiastiques avaient quelquefois le tort de ne les considérer que comme des gens à gages, à qui l'on ne devait rien, une fois qu'on leur avait donné le prix de leur talent, non plus qu'au suisse ou au bedeau, dont on payait la prestance et la bonne mine.
Le chef de la maîtrise avait sous ses ordres tous ses musiciens; mais, hors de là, il ne connaissait que des supérieurs. Le chantre (qui était ordinairement un ecclésiastique, car c'était alors une dignité) avait la direction du chœur, c'étaient des conflits perpétuels entre lui et le maître de chapelle. Ce qui se passa à la maîtrise où était Jean-Jacques en offre un exemple.
Dans la semaine sainte, l'évêque d'Annecy donnait habituellement un dîner de règle à ses chanoines. On négligea, une année, contre l'usage, d'y engager le chantre et le maître de chapelle. Celui-ci pria le chantre, comme ecclésiastique et comme son supérieur, d'aller réclamer contre l'affront commun qu'ils recevaient. Le chantre, qui se nommait l'abbé de Vidonne, ne réussit qu'à moitié dans sa négociation, c'est-à-dire qu'il se fit inviter, mais il laissa maintenir l'exclusion dont était victime le pauvre M. Lemaître, le directeur de la maîtrise. Une altercation s'éleva naturellement entre l'admis et l'éliminé, et le chantre finit par dire qu'il n'était pas étonnant qu'on repoussât un gagiste qui n'était ni noble, ni prêtre. L'injure était trop grande pour ne pas exiger une vengeance; elle ne se fit pas attendre.
On était à la veille des fêtes de Pâques, une des plus importantes solennités de l'Eglise. Priver le chapitre de musique pour ces imposantes cérémonies, c'était prouver combien on avait eu tort de méconnaître la valeur et l'importance du maître de chapelle. Ce fut à ce projet que s'attacha le vindicatif musicien.