Il lui fallait des complices: Jean-Jacques et Mme de Warens lui en servirent; le premier lui offrit de l'accompagner dans sa fuite, la seconde lui aida à emporter sa caisse de musique, ce qui était le plus essentiel, puisque, sans ce qu'elle contenait, il n'y avait plus d'exécution musicale possible à la cathédrale.
Pour rendre la vengeance plus piquante, les deux fugitifs allèrent demander l'hospitalité au curé de Seyssel, qui était lui-même chanoine de Saint-Pierre. Le bruit de leur escapade n'était pas encore parvenu jusqu'à lui; ils lui firent croire qu'ils allaient à Belley par ordre de l'archevêque, et le bon curé leur en facilita les moyens et se chargea même de faire parvenir la caisse de musique à Lyon, où ils avaient dit qu'ils se rendraient ensuite.
Une fois en terre de France, ils se croyaient à l'abri de toute poursuite. Aussi se proposaient-ils de mener joyeuse vie à Lyon, où le talent de Lemaître ne pouvait manquer de le faire bien accueillir. Ce malheureux était sujet à des attaques d'épilepsie. Un jour, dans une rue de Lyon, il ressent une atteinte de cette cruelle maladie; tandis qu'il gît à terre, écumant et se tordant dans d'horribles convulsions, Rousseau, par une résolution qu'il n'entreprend du reste d'expliquer ni d'excuser, l'abandonne au milieu des étrangers accourus pour le secourir et prend la fuite, sans plus de souci de celui qui était à la fois son maître, son compagnon de voyage et son ami.
Ce que devint le pauvre Lemaître, nul ne l'a su. Sa caisse de musique fut saisie et renvoyée, sur leur réclamation, aux chanoines d'Annecy par les chanoines de Lyon. C'était le gagne-pain du maître de chapelle, l'œuvre de toute sa vie. La misère, le désespoir, et la mort peut-être, furent le résultat de la confiance qu'il avait placée dans son ingrat élève. Quant à celui-ci, il ne fut guère bien récompensé de sa mauvaise action: il était retourné au bercail de Mme de Warens pour mendier de nouveau sa protection; mais Mme de Warens était partie. Il retrouva heureusement une espèce de musicien mauvais sujet, dont il s'était déjà engoué avant son entrée à la maîtrise. Il alla se loger avec lui; mais le musicien avait autre chose à faire que d'enseigner son art gratis à son commensal, et Rousseau allait se promener en rêvassant dans la campagne, pendant que l'autre vaquait à ses leçons.
Cette belle vie ne dura pas longtemps. En l'absence de Mme de Warens, Rousseau s'était amouraché de sa femme de chambre, Mlle Merceret: celle-ci lui propose de l'accompagner à Fribourg, qu'habite son père et où elle espère avoir des nouvelles de sa maîtresse. En route, on fait des projets de mariage; mais, à peine arrivés au but, les futurs conjoints étaient dégoûtés l'un de l'autre. La Merceret resta chez ses parents et Rousseau partit, marchant devant lui, ne sachant où il irait.
Il arriva ainsi à Lausanne, ayant dépensé son dernier kreutzer; mais le courage et surtout l'impudence ne lui manquèrent pas. Les souvenirs de son ami Venture lui vinrent en aide. Ce Venture était un musicien assez habile. N'ayant pas assez de tenue et de conduite pour pouvoir se fixer en aucune ville, il allait d'un lieu à l'autre, et ses talents le faisaient toujours bien accueillir, jusqu'à ce que ses mœurs le fissent chasser; mais cela ne l'embarrassait guère.
Un musicien pouvait alors voyager presque sans un sol, en prenant pour étapes les nombreuses maîtrises, où il était toujours sûr d'être hébergé, fêté et même payé si l'on mettait son talent à contribution, ce qui arrivait souvent; car un chanteur étranger était accueilli dans une chapelle de cathédrale, comme l'est aujourd'hui un acteur en tournée dans un théâtre de province: cela s'appelait vicarier. Ces mœurs musicales sont aujourd'hui tout à fait inconnues; mais il n'est pas mauvais que les musiciens se les rappellent de temps en temps, ne fût-ce que pour ne pas devenir trop fiers, et pour se souvenir qu'ils ne sont pas encore trop loin de leur bohème native.
Une existence si attrayante ne pouvait manquer de séduire Rousseau; il oubliait seulement qu'il ne lui manquait, pour être musicien, que de savoir la musique. Cet obstacle ne l'arrêta pas un instant. Il alla se loger chez un nommé Perrotet, qui avait des pensionnaires. Il avoua qu'il n'avait pas le sou; mais il raconta qu'il se nommait Vaussore de Villeneuve; qu'il était musicien, et qu'il arrivait de Paris pour enseigner son art dans la ville. L'hôtelier le prit sur sa bonne mine et lui promit de parler de lui. Jean-Jacques fut effectivement, et sur sa recommandation, admis chez un M. de Treytorens, grand amateur de musique. Mais comme Rousseau ne savait ni chanter ni jouer d'aucun instrument, il se tira de la difficulté en se disant compositeur: et comme on lui demandait un échantillon de ses œuvres, il répondit qu'il allait s'occuper de composer une symphonie. Il mit cette promesse à exécution.
Pendant quinze jours, il sema des notes sur le papier, puis, pour couronner ce chef-d'œuvre, il le compléta par un air de menuet qui courait les rues et que lui avait appris à noter Venture. Rousseau avoue lui-même qu'il était si peu en état de lire la musique, qu'il lui aurait été impossible de suivre l'exécution d'une de ses parties, pour s'assurer si l'on jouait bien ce qu'il avait écrit et composé lui-même: qu'on juge de ce que devait être cette symphonie! Le récit de l'exécution en est trop divertissant pour que je ne laisse pas Rousseau raconter lui-même:
«On s'assemble pour exécuter ma pièce; j'explique à chacun le genre du mouvement, le goût de l'exécution, les renvois des parties: j'étais fort affairé. On s'accorde pendant cinq ou six minutes, qui furent pour moi cinq ou six siècles. Enfin, tout étant prêt, je frappe, avec un beau rouleau de papier, sur mon pupitre magistral, les deux ou trois coups du Prenez garde à vous! On fait silence; je me mets gravement à battre la mesure: on commence… Non, depuis qu'il existe des opéras français, de la vie on n'ouït pareil charivari: quoi qu'on eût dû penser de mon prétendu talent, l'effet fut tout ce qu'on en semblait attendre; les musiciens étouffaient de rire; les auditeurs ouvraient de grands yeux et auraient bien voulu fermer les oreilles, mais il n'y avait pas moyen. Mes bourreaux de symphonistes, qui voulaient s'égayer, raclaient à percer le tympan d'un quinze-vingts. J'eus la constance d'aller toujours mon train, suant, il est vrai, à grosses gouttes, mais retenu par la honte, n'osant m'enfuir et tout planter là. Pour ma consolation, j'entendais les assistants se dire à l'oreille ou plutôt à la mienne, l'un: Quelle musique enragée! un autre: Il n'y a rien là de supportable, quel diable de sabbat!… Mais ce qui mit tout le monde de bonne humeur fut le menuet. A peine en eût-on joué quelques mesures, que j'entendis partir de toutes parts les éclats de rire. Chacun me félicitait sur mon joli goût de chant: on m'assurait que ce menuet ferait parler de moi et que je méritais d'être chanté partout. Je n'ai pas besoin de peindre mon angoisse, ni d'avouer que je la méritais bien.»