Ce trait d'inconcevable folie ferait presque excuser quelques-unes des méchantes actions de la vie de Rousseau, car on peut supposer, d'après cela, qu'il n'a jamais eu la plénitude de sa raison, et que ses beaux ouvrages, comme ses quelques bons moments, n'étaient que des éclairs échappés dans ses intervalles de lucidité et de bon sens.

Après une telle équipée, il n'y avait guères moyen de soutenir le rôle qu'il avait entrepris: il y persista cependant; les écoliers ne furent pas nombreux, mais il en vint quelques-uns. C'est qu'à cette époque les maîtres de musique étaient si rares, qu'on jugeait que celui qui la savait mal était encore capable de l'enseigner à ceux qui ne la savaient pas du tout.

Cependant, les gains que Rousseau put faire à Lausanne étaient minimes, car il parvint à s'y endetter. Il alla passer l'hiver à Neufchâtel. Il ne s'y présenta pas comme compositeur, il se contenta de donner des leçons, et là, dit-il, j'appris insensiblement la musique en l'enseignant. C'est dans cette ville qu'il fit la rencontre de l'archimandrite grec, à qui il servit d'interprète, et avec qui il fut arrêté chez l'ambassadeur de France à Soleure, M. de Bonac. C'est par la protection de sa famille qu'il put faire son premier voyage à Paris. A peine arrivé, il repart pour aller à la recherche de Mme de Warens, qu'il croit à Lyon. Forcé d'y attendre de ses nouvelles, ses ressources s'épuisent et il est obligé de coucher dans la rue: c'est encore la musique qui le tire d'embarras. Au moment où il vient de s'éveiller et où il s'achemine vers la campagne, en fredonnant d'une voix assez fraîche et assez jeune une cantate de Batistin, qu'il sait par cœur, il est accosté par un moine, un antonin, qui lui demande s'il sait la musique et s'il en pourrait copier. Sur sa réponse affirmative, le moine l'enferme dans sa chambre et lui donne à copier plusieurs parties. Au bout de quelques jours, le moine lui reporte ses parties, déclarant qu'elles sont remplies de fautes et que l'exécution a été impossible. Néanmoins le bon prêtre le loge et le nourrit pendant huit jours et lui donne encore un petit écu en le congédiant.

Tout doit être contradiction dans la vie de Rousseau. On sait qu'au temps même de sa plus grande célébrité, alors que la protection d'amis puissants voulait l'entourer de toutes les douceurs de la vie, alors qu'il pouvait retirer un bénéfice assez considérable de ses ouvrages, il affectait de dire que sa fierté l'empêchait de vivre d'autres secours que du salaire qu'il recevait de sa copie de musique, et il se livrait ostensiblement à cette seule occupation. Il y avait même mauvaise foi dans cet orgueil mal déguisé, car il convient dans ses Confessions qu'il était très-mauvais copiste: «Il faut avouer, dit-il, que j'ai choisi dans la suite le métier du monde auquel j'étais le moins propre. Non que ma note ne fût pas belle et que je ne copiasse fort nettement, mais l'ennui d'un long travail me donne des distractions si grandes que je passe plus de temps à gratter qu'à noter, et que si je n'apporte la plus grande attention à collationner et corriger mes parties, elles font toujours manquer l'exécution.»

Rousseau retourna, après ce voyage à Lyon, chez Mme de Warens; là il s'occupa encore de musique; bien plus, il voulut aborder la théorie et la composition. Il se procura la Théorie de l'harmonie que Rameau venait de publier. Il avoue qu'il n'y comprit rien, ce que je crois sans peine, car l'ouvrage est fort diffus et les principes n'en sont pas clairs. Puis on organisa de petits concerts où Mme de Warens et le père Caton chantaient, tandis qu'un maître à danser et son fils jouaient du violon: un M. Canevas accompagnait sur le violoncelle, et l'abbé Palais tenait le clavecin; c'était Rousseau qui dirigeait ces concerts, avec le bâton de mesure. Malgré la dignité de chef d'orchestre qu'on lui avait conférée, il ne paraît pas qu'il eût fait de bien grands progrès en musique; car il avoue qu'auprès de ces amateurs il n'était encore qu'un barbouillon.

Ce fut à cette époque qu'il obtint une place dans le cadastre, mais il ne tarda pas à la quitter pour se livrer entièrement à son goût pour la musique: il trouva quelques écolières à Chambéry. Mais une résolution subite le fit se diriger vers Besançon. Son ami Venture lui avait dit être élève d'un abbé Blanchard, fort habile maître de chapelle de la cathédrale de Besançon. Rousseau veut aller lui demander des leçons de composition: il comptait se présenter avec une lettre d'introduction de l'ami Venture; celui-ci avait quitté Annecy, et, à défaut de sa recommandation, Rousseau se munit d'une messe à quatre voix que Venture lui avait laissée. A peine arrivé à Besançon, et avant même d'avoir pu voir l'abbé Blanchard, il apprend que sa malle a été saisie à la douane, et il est obligé de revenir à Chambéry. Il y passe deux ou trois ans à s'occuper tour à tour d'histoire, de littérature, de physique, d'astronomie, d'échecs et de musique. Il se figure un jour qu'il a un polype au cœur et qu'on ne pourra le guérir qu'à Montpellier: il part, toujours aux frais de Mme de Warens. La Faculté lui rit au nez et il quitte cette ville au bout de deux mois, après y avoir commencé un cours d'anatomie.

Il revient aux Charmettes, qu'il quitte bientôt pour entrer comme instituteur chez Mme de Mably. Il n'enseigne rien à ses enfants, mais il lui vole son vin. Quoique ce larcin fût pardonné aussitôt que découvert, son auteur juge avec raison que ses élèves n'ont rien à profiter de ses leçons et il les quitte pour retourner aux Charmettes.

La maison de Mme de Warens se dérangeait de jour en jour, l'ordre et l'économie n'étant pas ses vertus dominantes. Rousseau croit avoir trouvé un moyen de fortune pour elle et pour lui. Malgré toutes ses études et tous ses efforts, il n'avait pu parvenir à jamais lire couramment la musique. Il juge alors que ce n'est pas lui qui a tort de l'avoir mal apprise: il croit que c'est elle qui ne peut se laisser enseigner, et que ses caractères, pour lesquels sa mémoire et son esprit se montrent si rebelles, ne peuvent manquer d'être défectueux: il invente un système de notation, celui des chiffres substitués aux noms et aux figures des notes. Il n'y a que sept notes, il n'y aura que sept chiffres; mais ces sept notes se multiplient à l'infini pour les octaves, les altérations. Rousseau se contente de ses sept chiffres en les barrant à droite ou à gauche, suivant que la note est dièze ou bémol, ou en les accompagnant de points placés au-dessus ou au-dessous, suivant que l'octave est supérieure ou inférieure à la gamme convenue comme point de départ. On ne peut nier que ce système n'ait quelque chose d'ingénieux et qu'il ne présente une grande apparence de simplicité. Au bout de six mois, Rousseau a établi toute sa théorie, il l'accompagne d'un mémoire explicatif et, toujours à l'aide de Mme de Warens, il part pour Paris où il va soumettre à l'Académie des sciences son projet, qu'il croit la base de sa fortune et le signal d'une grande révolution dans l'art. L'Académie écoute son mémoire et nomme, pour examiner son système, trois membres, dont pas un n'est musicien: ce sont Mairan, Hellot et Fourchy.

Le jugement de l'Académie sur cette affaire rappelle parfaitement ce fameux procès où Panurge rend une sentence aussi incompréhensible que les deux plaidoiries prononcées en faveur des deux plaignants auxquels Rabelais a donné des noms qu'il m'est impossible de citer.

Cependant il ressort de l'opinion de l'Académie que le système de Rousseau n'était qu'un perfectionnement de la méthode du P. Souhayti. Ici, il y avait de la part de Rousseau bonne foi complète, c'était une rencontre, mais non un plagiat. L'utilité de l'innovation était également contestée par l'Académie, mais sans donner aucune raison de son improbation. Il manquait un juge compétent: ce juge fut trouvé dès que le système fut soumis à Rameau. Vous ne pouvez parler qu'au raisonnement, dit-il à Jean-Jacques, avec vos chiffres juxtaposés; nous, avec nos notes superposées, nous parlons à l'œil, qui devine, sans les lire, tous les intervalles, et c'est ce qui est indispensable dans la rapidité de l'exécution.