L'argument était sans réplique: il l'est encore au bout d'un siècle, que des essais du même genre veulent se renouveler. Les commençants auront l'air d'aller fort vite avec cette méthode; les premières lectures qu'on leur fera faire se composant de combinaisons fort simples, l'esprit suffira pour les résoudre. Il sera insuffisant dès que les complications arriveront: ce système ne pourra, d'ailleurs, s'appliquer qu'à une partie isolée, mais il serait inadmissible pour la partition, où vingt et quelquefois trente parties réunies en accolade doivent être embrassées d'un seul coup d'œil et lues comme une seule ligne, quoique écrites sur vingt ou trente lignes différentes. Il faut, pour cette opération si rapide, que l'œil soit frappé par un dessin: des chiffres ou des signes uniformes ne pourraient jamais remplir ce but.
Rousseau renonça momentanément à un système qu'il vit généralement repoussé. Il publia néanmoins le mémoire à l'appui, sous le titre de: Dissertation sur la musique moderne. Il ne fut guère lu que des gens spéciaux, et n'eut pas de retentissement.
Jusqu'à présent la musique, qui avait occupé une si grande part dans la vie de Rousseau, ne lui avait causé que des déboires et des déceptions. Nous allons le voir bientôt lui devoir ses premiers succès, et un succès si éclatant, qu'il suffira, malgré la brièveté de l'œuvre, pour faire classer son auteur parmi les musiciens les plus favorisés et les plus populaires.
II
Rousseau ne se laissa pas abattre par cette déconvenue musicale: mais c'est dans un autre genre qu'il voulut prendre sa revanche. Il essaya de faire un opéra-ballet, dont il composa les paroles et la musique; le titre était les Muses galantes: suivant l'usage de l'époque et du genre, chaque acte offrait une action séparée, ne se rattachant au titre principal que par une inspiration commune. Le premier acte était le Tasse, le second Ovide et le troisième Anacréon. Mais, avant que l'œuvre fût achevée, l'auteur accepta la place de secrétaire particulier de l'ambassadeur de Venise, aux appointements de 1,000 fr. par an. On ne pouvait taxer de prodigalité le représentant du roi de France et de Navarre.
Le séjour de Rousseau en Italie ne fut signalé par aucun incident musical: mais il lui donna ce goût presque exclusif pour la musique italienne, qui plus tard devait lui faire tant d'ennemis en France. Ce que Rousseau admire surtout, c'est la musique exécutée dans les couvents de femmes, par des voix invisibles, s'échappant à travers l'épais rideau qui sépare les cantatrices du public. «Tous les dimanches, dit-il, on a, durant les vêpres, des motets à grand chœur et à grand orchestre, composés et dirigés par les plus grands maîtres de l'Italie, exécutés dans des tribunes grillées, uniquement par des filles, dont la plus vieille n'a pas vingt ans. Je n'ai l'idée de rien d'aussi voluptueux, d'aussi touchant que cette musique: les richesses de l'art, le goût exquis des chants, la beauté des voix, la justesse de l'exécution, tout dans ces délicieux concerts, concourt à produire une impression qui n'est assurément pas du bon costume, mais dont je doute qu'aucun cœur d'homme soit à l'abri.» Je ne comprends pas très-bien ce que Rousseau veut exprimer par cette impression qui n'est pas du bon costume: il est présumable qu'il veut dire qu'elle est trop mondaine, car, malgré son admiration si grande pour la musique religieuse, il écrivit plus tard qu'il faudrait absolument proscrire la musique de l'Eglise.
A son retour en France, il s'occupa de terminer son opéra des Muses galantes. En moins de trois mois, les paroles et la musique furent achevées. Il ne lui restait plus à faire que des accompagnements et du remplissage, c'est ce que nous nommons aujourd'hui orchestration, et cette partie ne devait pas être la moins embarrassante pour un si faible musicien qui n'avait jamais pu déchiffrer une partition. Il eut recours à Philidor; celui-ci ne s'acquitta qu'à contre-cœur de cette besogne, que l'auteur fut obligé d'achever lui-même.
Cet opéra fut essayé chez M. de la Popelinière. Rousseau fait grand bruit de la partialité et de l'exaspération de Rameau, qui s'écria, en entendant cette exécution, qu'il était impossible que toutes les parties de cet ouvrage fussent de la même main, vu qu'il y en avait d'admirables et d'autres où régnait l'ignorance la plus complète. Ce jugement devait être parfaitement juste et s'explique on ne peut mieux par la comparaison des parties revues par Philidor et de celles abandonnées à toute l'inexpérience de l'auteur.
Cependant, et malgré la sentence de Rameau, quelques parties de l'œuvre de Rousseau avaient été assez appréciées pour que le duc de Richelieu tentât de mettre le talent de l'auteur à l'essai. On le chargea de raccorder les morceaux et même d'en intercaler de nouveaux dans une pièce de circonstance, de Voltaire et Rameau, intitulée: les Fêtes de Ramire, les deux auteurs étant alors très-occupés à terminer leur opéra du Temple de la Gloire, dont la première représentation était fixée pour un anniversaire.
Cette tâche était au-dessus des forces de Rousseau: pour un travail d'arrangement, on peut se passer d'invention, mais nullement de savoir; aussi y échoua-t-il complétement, et Rameau fut obligé de parfaire lui-même son propre ouvrage. Rousseau avait passé un mois à cet ingrat travail; il est très-probable que Rameau n'y mit pas plus d'un jour ou deux. Suivant sa coutume, Rousseau ne manqua pas d'accuser ses prétendus ennemis de l'échec dû à son incapacité. Suivant lui, il fut causé par la jalousie de Rameau et la haine de Mme de la Popelinière. La jalousie de Rameau, le plus grand musicien de son époque, ne s'expliquerait guère: il serait presque aussi difficile de justifier la haine de Mme de la Popelinière contre un homme qu'elle avait commencé par accueillir chez elle. Rousseau prétend qu'il faut l'attribuer à sa qualité de Génevois, Mme de la Popelinière ayant voué une haine implacable à tous ses compatriotes, parce qu'un abbé Hubert, natif de Genève, avait autrefois voulu détourner son mari de l'épouser. Cette explication est grotesque, mais Rousseau la crut suffisante pour justifier son ingratitude accoutumée et sa manie de voir des ennemis chez tous ceux qui voulaient lui faire du bien.