Cependant, son discours, couronné par l'académie de Dijon, et quelques autres essais littéraires avaient eu un grand retentissement. Sa qualité de musicien littérateur le fit choisir pour écrire les articles de musique de l'Encyclopédie. C'est ce travail qu'il refondit ensuite pour faire son dictionnaire de musique.

C'est à l'issue de ce travail qu'il écrivit son charmant intermède du Devin du village. Il est très-présumable que les Muses galantes ne valaient rien: un opéra en trois actes, avec des personnages héroïques, exigeait une musique qu'il lui était matériellement impossible de faire. Mais dans cette pastorale du Devin du village, la naïveté des chants, la fraîcheur des motifs, la simplicité même à laquelle le condamnait son ignorance, et qui devenait un mérite en raison du sujet, la couleur bien sentie, la nouveauté du style, tout devait concourir à procurer à cet ouvrage le succès le plus éclatant. Applaudi avec transport à la cour, il ne le fut pas moins à la ville; exécuté par Mlle Fel et Jelyotte, les deux plus célèbres chanteurs de l'époque; rien ne manqua à la gloire de l'auteur, rien que sa bonne volonté. Il refusa de se rendre aux répétitions, pour conserver le droit de dire qu'on avait gâté son ouvrage; il s'enfuit, lorsqu'on voulut le présenter au roi, qui devait joindre à ses félicitations le brevet d'une pension: en l'acceptant, il aurait perdu son droit à la persécution et à l'injustice du sort et des hommes. Il reçut cependant mille livres, une fois payés, de l'Opéra, et vendit sa partition et ses paroles six cents livres. Ce n'était pas cher, et il aurait eu droit de se plaindre de la modicité de la rétribution; mais alors les auteurs les plus en renom n'étaient guère mieux payés, et s'il y eut exception pour lui, ce ne fut que dans l'éclat du triomphe et du succès.

Un tel début paraissait devoir être l'aurore de la plus belle carrière musicale: il en signala la fin et le commencement. Rousseau ne fit plus rien.

Quand les auteurs produisent beaucoup, on les accuse de se faire aider dans leur travail, et de s'approprier les idées de collaborateurs en sous-œuvre; quand ils produisent peu, on ne manque pas de dire que leur ouvrage ne leur appartient pas. Aussi refusa-t-on à Rousseau la paternité du Devin du village, avec autant d'injustice et aussi peu de fondement qu'on le fit, un demi-siècle plus tard, à Spontini, à propos de la Vestale. Mais Spontini répondit avec Fernand Cortez, avec Olympie, avec les autres opéras joués en Allemagne, qui, quoique bien inférieurs à leurs aînés, dénotent cependant les mêmes procédés, les mêmes habitudes et le même faire dans la conception et dans l'exécution.

Rousseau ne répondit par aucune autre publication musicale. Il convient donc d'examiner ce que purent avoir de fondé les bruits répandus à ce sujet pendant sa vie et même après sa mort.

Rousseau dit que les récitatifs furent refaits par Francœur et par Jelyotte, les siens ayant paru d'un genre trop nouveau. Mais ce qu'il ne dit pas, c'est que Francœur dut revoir toute l'instrumentation que Rousseau appelait du remplissage; que les divertissements inventés par Rousseau n'ayant pas été adoptés par les maîtres de ballet, Francœur dut encore en composer la musique; ce qu'il ne dit pas non plus, c'est que Mlle Fel ayant exigé un air de bravoure, ce même Francœur, fort habile musicien et bon compositeur, en écrivit un pour elle, où règnent une allure et une indépendance qui dénotent la main d'un musicien exercé.

Quand Rousseau publia la partition du Devin du village, il dit, dans l'avant-propos, que, «sans désapprouver les changements faits dans l'intérêt de la représentation, il publie l'ouvrage tel qu'il l'a écrit et conçu.» Et cependant il y met cet air de bravoure qui n'est pas de lui, et ces récitatifs, qui ne peuvent être les siens, puisque, loin d'être d'un genre nouveau et de marcher avec la parole, ils sont entièrement calqués sur le modèle de Lully et de Rameau, continuellement accompagnés en accords soutenus et n'ayant rien de la manière Italienne, que Rousseau aurait voulu imiter. Les divertissements, à la vérité, sont bien les siens, et l'on comprend que les maîtres de ballet aient voulu substituer des danses à une pantomime qui n'est qu'une froide contre-partie de la pièce qui vient d'être jouée. En voici le programme écrit dans la partition, scène par scène, et mesure par mesure.

«Entrée de la villageoise.—Entrée du courtisan.—Il aperçoit la villageoise.—Elle danse tandis qu'il la regarde.—Il lui offre une bourse.—Elle la refuse avec dédain.—Il lui présente un collier.—Elle essaie le collier, et, ainsi parée, se regarde avec complaisance dans l'eau d'une fontaine.—Entrée du villageois.—La villageoise, voyant sa douleur, rend le collier.—Le courtisan l'aperçoit et le menace.—La villageoise vient l'apaiser, et fait signe au villageois de s'en aller.—Il n'en veut rien faire.—Le courtisan le menace de le tuer.—Ils se jettent tous deux aux pieds du courtisan.—Il se laisse toucher et les unit.—Ils se réjouissent tous trois, les villageois de leur union et le courtisan de la bonne action qu'il a faite.—Tout le chœur de danse achève la pantomime.»

On a peine à croire que toutes ces niaiseries, au-dessous des inventions chorégraphiques les plus plates, soient sorties de la même plume que l'Emile et le Contrat social; mais dès qu'il s'agit de Rousseau, il n'y a pas de contradictions qui puissent étonner.

Rousseau n'avait pas moins d'amour-propre comme musicien que comme littérateur. Il fut vivement affecté des doutes qu'on élevait sur l'authenticité de la musique du Devin comme son œuvre à lui, et il annonça longtemps que, pour fermer la bouche à ses calomniateurs, il referait une nouvelle musique. L'année même de sa mort, en 1778, on exécuta à l'Opéra le Devin du village, non avec une musique nouvelle, mais avec une nouvelle ouverture et six airs nouveaux. Hélas! il avait mis vingt-six ans à les composer, et ils donnèrent presque raison à ceux qui prétendaient qu'il n'était pas l'auteur des premiers. M. Leborne, bibliothécaire de l'Opéra, et mon collègue au Conservatoire comme professeur de composition, a eu la complaisance de me communiquer la partition de cette seconde édition du Devin. Son examen m'a confirmé dans l'opinion que l'instrumentation de la première édition du Devin, telle pauvre et telle mesquine qu'elle soit, ne peut être de Rousseau. De 1752 à 1778, la musique avait fait de grands progrès. Monsigny, Grétry et surtout Gluck, dont Rousseau était grand admirateur, avaient fait faire de grands pas à l'instrumentation: dans la nouvelle version de Rousseau, il n'y a jamais que deux violons jouant quelquefois à l'unisson et l'alto marchant toujours avec la basse. Il est donc bien improbable que la première version ait été plus richement instrumentée que la seconde, exécutée vingt-six ans plus tard.