Je payai 50,000 francs comptant et je fis des billets pour pareille somme.
Mais un mois, deux mois, trois mois se passèrent sans que je pusse tirer un sol de Thibaudeau. Je rompis avec lui et je m'associai avec Mirecourt jeune, qui avait été l'homme de d'Arlincourt. Ils avaient eu deux millions pour leur affaire, il s'agissait de les retrouver. Le capitaliste en avait disposé. Me Châle, agréé au tribunal de commerce, dont ce capitaliste avait été le client, se chargea de notre affaire. Nous achetâmes d'abord la propriété du Cirque, il n'y avait que 250,000 francs à payer d'abord, le reste étant en annuités; 200,000 francs suffisaient pour les réparations, 100,000 francs à me rembourser et pareille somme pour fonds de roulement. On pouvait marcher avec moins de 800,000 francs. On mit l'affaire en actions, il s'agissait d'avoir un banquier pour avancer les sommes nécessaires: nous n'en trouvâmes pas. Nous étions aux premiers mois de 1817. Je commençais à être poursuivi pour le paiement de mes 50,000 francs de billets. J'étais dans une position atroce, les protêts et les jugements se succédaient les uns aux autres, les prises de corps allaient venir. Vitet entreprit de me sauver. Il me fit d'abord prêter personnellement 30,000 francs par Joseph Perrin, pour payer mes billets, puis il me trouva un bailleur de fonds, c'était M. Beudin, député; il nous apporta 300,000 francs: Châle vendit sa charge 260,000 francs; on espéra que les actions placées feraient le reste. On paya la salle, l'on fit faire la restauration dont la dépense s'éleva à 180,000 francs, et nous ouvrîmes le 15 novembre 1847 par un opéra en trois actes, Gastibelza de Dennery, musique de Maillart, dont c'était le premier ouvrage. Le succès fut très-grand; je donnai ensuite l'Aline de Berton que j'avais réinstrumentée, et Félix de Monsigny dont le roi m'avait demandé la reprise.
Nous devions aller jouer cette pièce à la cour, lorsque mourut Mme Adélaïde à la fin de décembre. Nous avions 1,500 fr. de frais journaliers; notre moyenne de recette était de 2,200 fr. Je montai, comme second ouvrage, pour obtenir ma subvention, les Monténégrins de Limnander; neveu par alliance du général Rumigny, ce jeune compositeur m'avait été vivement recommandé par son oncle. Mme Ugalde devait débuter dans cet ouvrage; mes embarras d'argent n'avaient pas cessé, car les fonds dont nous disposions étaient insuffisants; j'avais fait de nouveaux emprunts; mais notre affaire était si belle que chacun me présageait l'avenir le plus doré, lorsque la révolution de février éclata comme un coup de foudre. Le 24 février j'étais monté sur la terrasse du théâtre, on se battait dans la rue du Temple, et je voyais passer les blessés qu'on dirigeait sur les hôpitaux. A trois heures passent plusieurs aides de camp à cheval:
—Mes amis, criaient-ils, il y a un nouveau ministère, criez: Vive le roi!
On ne criait rien, mais les hostilités cessaient: chacun autour de moi était enchanté.
—Voyez-vous, leur dis-je, voilà la fin de la monarchie; on a cédé à l'émeute, c'est elle qui prendra le dessus.
On me rit au nez; les théâtres rouvrirent le soir. Je me rappelle que j'allai aux Funambules, le théâtre était plein, les spectateurs criaient: Vive la réforme! Je sortis le cœur navré. Je rencontrai un de mes amis.
—Venez donc au boulevard des Italiens, me dit-il, toutes les fenêtres sont illuminées, c'est une joie générale!
Nous n'avions pas fait cent pas que nous rencontrâmes une foule éperdue venant en sens inverse et criant: Vengeance! on égorge nos frères.
En un clin d'œil, les boutiques se fermèrent et les barricades commencèrent à s'organiser. Je rentrai chez moi, désespéré de voir ma prédiction s'accomplir si vite.