A dater de ce jour, nos recettes tombèrent à un taux tel que nous perdions de 1,200 à 1,400 fr. par jour. Nous avions payé le plus que nous avions pu, il n'y avait rien en caisse. J'assemblai toute la troupe, je fis part de notre situation, et, unanimement, on convint de ne pas fermer le théâtre, de se mettre en république, de partager la recette dans la proportion suivante: 100 fr. pour l'éclairage, la garde, etc., puis on devait payer les machinistes, les hommes de peine, et ensuite partager également entre les choristes, les musiciens et les chanteurs. On ne pouvait guère partager qu'au delà de 300 fr., et on ne les faisait pas; mais on pensait que cette disette ne serait que passagère. On vécut ainsi quinze jours, et alors les musiciens de l'orchestre déclarèrent qu'ils cesseraient leur service si on ne les payait pas intégralement. Comme cela était impossible, ils ne vinrent plus et le théâtre ferma!

C'était le comble de ma ruine; en un jour, je me vis privé de toute ressource; j'avais une maison considérable, 3,000 fr. de loyer, des domestiques, une pension de 2,400 fr. à faire à ma femme dont j'étais séparé, 500 fr. pour le collége de mon fils, et je possédais en tout 100 fr. par mois de l'Institut.

Je renvoyai tous mes domestiques; l'un d'eux vint me remercier quelques jours après, il venait d'entrer dans les ateliers nationaux, et gagnait 40 sous par jour à ne rien faire. Une négresse, qui nous servait depuis un an, voulut à toute force rester, ne voulant pas être payée, disait-elle, parce qu'elle nous aimait trop et ne pouvait quitter ma petite fille âgée de 18 mois et qu'elle avait sevrée.

J'y consentis, et au bout de trois ans, quand, après bien des privations, j'avais 1,000 francs devant moi, elle nous les vola et nous fit 500 fr. de dettes chez les fournisseurs. J'appris à mes dépens à connaître le dévouement désintéressé des nègres. La police républicaine ne put jamais la faire arrêter, et peu de temps après je rencontrai ma fidèle négresse, tranquille, et promenant un enfant à des maîtres à qui elle a dû faire la même chose qu'à moi.

J'obtins de mon propriétaire la résiliation de mon bail, mais je lui devais 1,500 fr. Je lui offris en paiement un piano d'Erard qui valait 3,000 fr., il refusa, et je lui donnai en nantissement une assurance sur la vie de mon fils, mais il fallait attendre deux ans pour qu'elle expirât. Mon fils vécut assez pour que je pusse toucher cette somme et m'acquitter. Je vendis toute mon argenterie, tous les bijoux, mes meubles; je mis au Mont de Piété quelques souvenirs dont je ne voulais pas me séparer, entr'autres une tabatière ornée de diamants, dernier cadeau de Frédéric III, roi de Prusse, qu'il me donna à Berlin. On me prêta 800 fr. dessus, je ne pus la retirer qu'au bout de trois ans; les autres bijoux furent vendus, faute d'en avoir pu renouveler les reconnaissances!

Je devais 70,000 fr., on mit arrêt sur mes 1,200 fr. de l'Institut. J'assemblai mes créanciers, je leur fis abandon de la totalité de mes droits d'auteur jusqu'à parfait paiement; ils acceptèrent, et me laissèrent mes 100 francs par mois.

Mon pauvre père, âgé de 90 ans, fut cruellement frappé par la venue de la république; il avait vu la première, il s'imagina que la seconde en serait la reproduction; il tomba dans une morne taciturnité et s'éteignit sans maladie et presque sans souffrances le 8 avril. Je n'avais pas le moyen de faire faire ses obsèques. Un ami, Zimmermann, vint de lui-même m'apporter 200 francs. Je ne pus les lui rendre que deux ans plus tard. Une souscription au Conservatoire fit les frais de la tombe de mon père.

Cependant, rien ne venait; il n'y avait pas à penser à gagner de l'argent avec la musique: l'avenir le plus sombre s'ouvrait devant moi. J'allais presque chaque jour voir le docteur Véron, chez qui s'apprenaient toutes les nouvelles. Donizetti venait de mourir: Véron m'offrit de faire, pour le Constitutionnel, une notice nécrologique sur mon célèbre confrère: elle devait m'être payée cinquante francs: quelle bonne fortune!

J'avais quelquefois écrit dans des journaux de musique, mais je n'avais jamais songé à me faire une ressource de ma plume, que je ne croyais bonne qu'à aligner des notes. Véron fut assez bon pour me donner quelques conseils dont j'avais grand besoin, et voulut bien me donner temporairement le feuilleton musical du Constitutionnel. Chaque feuilleton m'était payé 50 francs, et je pouvais en faire trois et quelquefois quatre par mois: cela m'aida à vivre pendant la première moitié de cette fatale année.

Scribe, à qui j'allai conter ma misère, me donna Giralda; c'était un beau cadeau: j'en eus bientôt terminé la musique; mais M. Perrin venait d'être nommé directeur de l'Opéra-Comique. Enivré par l'immense succès du Val d'Andore, que le premier j'avais proclamé dans mon feuilleton, il s'imaginait (et il le croit encore) que le succès ne pouvait s'obtenir à l'Opéra-Comique que par des pièces tristes ou dramatiques. Giralda lui déplut complétement, et, pendant deux ans, il refusa de la monter. Ce ne fut que dans un moment de disette et en plein été qu'il consentit à donner l'ouvrage, qu'il ne joua que le moins possible, persistant dans son opinion sur la valeur de la pièce, même après son succès.