M. Savalette de Lange donnait de fort beaux concerts dans son hôtel. Dalayrac s'y montrait très-assidu. C'est là qu'il rencontra Langlé pour la première fois, et il lui fut présenté par le maître du logis, comme un jeune amateur passionné pour la musique. Langlé accueillit parfaitement le jeune officier, et Dalayrac employa tous ses moyens de séduction pour captiver les bonnes grâces de celui dont il ambitionnait la faveur. Il y réussit parfaitement. Langlé était spirituel et homme de bonne compagnie; il fut enchanté des manières aimables et aisées du jeune garde du corps, et surtout de son enthousiasme pour la musique. Une espèce d'intimité s'était déjà établie entre eux, et Dalayrac n'avait pas encore osé faire la confidence de l'objet de ses désirs. Un soir il prit, comme on dit vulgairement, son courage à deux mains, et aborda la grande question.

—Monsieur Langlé, lui dit-il tout d'un coup, pour qui me prenez vous?

—Moi, Monsieur le chevalier? mais je vous prends pour un jeune seigneur fort spirituel et fort aimable, cultivant la musique pour son plaisir, ce qui est le plus agréable délassement pour un homme de votre condition et de votre fortune.

—Et bien! Monsieur, vous êtes dans une erreur complète. Tel que vous me voyez, je suis pauvre comme Job; quoique l'aîné de ma famille, je suis moins à mon aise que le plus mince cadet, car je n'ai au monde que mes appointements de six cents livres et une pension de pareille somme. Mon père a fait de moi un militaire pour que je ne fusse pas un méchant avocat; mais franchement, je n'ai guère plus de goût pour ma seconde profession que pour la première: je n'aime que la musique. On dit que je joue passablement du violon, mais je ne m'amuse guère en jouant la musique des autres, je voudrais entendre jouer la mienne et je crois que je serais capable d'en faire d'assez jolie, si je savais comment m'y prendre. Voulez-vous m'enseigner le moyen?

—Monsieur le chevalier, confidence pour confidence. Je suis moins riche que vous, car je n'ai pas d'appointements ni de pension, mais je gagne assez d'argent avec mes leçons. Seulement, il faut pour cela que je sorte tous les jours à sept heures été comme hiver et que je coure le cachet toute la journée. Je rentre le soir exténué, mais néanmoins, je puis vous donner une heure tous les matins, c'est celle qui s'écoule entre mon lever et ma sortie; je la consacre à ma toilette; mais, pendant qu'on me rasera, qu'on me poudrera et que je m'habillerai, je trouverai toujours moyen de vous donner quelques conseils. Cela vous convient-il?

—Parfaitement. Où demeurez-vous?

—Hôtel Monaco, près des Invalides. Et vous?

—A Versailles, à l'hôtel des Gardes, et à Paris, place Royale.

—C'est un peu loin, pour une heure si matinale.

—N'importe, je serai exact, soyez-en sûr. A quand?