—Mais à demain, si vous voulez,

—A demain donc.

A six heures du matin, Dalayrac arrivait tout essoufflé chez son professeur, lui soumettait ses premiers essais, en recevait les meilleurs conseils; et tout cela se faisait en se promenant d'une chambre à l'autre, suivant que les besoins de la toilette faisaient passer Langlé de sa chambre à son cabinet de toilette ou à sa salle à manger.

Les progrès de Dalayrac furent d'autant plus rapides, que Langlé, voyant qu'il avait affaire à un jeune homme rempli d'imagination, ne lui apprit que juste ce qu'il fallait pour transcrire ses idées à peu près régulièrement. On a souvent fait un titre de gloire à Langlé d'avoir produit un tel élève; mais le genre de succès qu'ont obtenu les ouvrages de Dalayrac, prouve qu'il dut fort peu à son professeur et beaucoup à sa propre nature, à son excellent instinct dramatique et à son imagination abondante et variée.

Quoi qu'il en soit, si le maître fut fier de son élève, l'élève fut toujours reconnaissant des soins du maître, et il eut plus tard une occasion de prouver quel bon souvenir il en avait conservé.

Langlé, nommé maître de chant à la création du Conservatoire, vit sa place supprimée, lors de la réforme de cet établissement en 1802. Dalayrac sollicita et obtint pour lui la place de bibliothécaire, qu'il conserva jusqu'à sa mort.

Dès que Dalayrac se vit en état d'écrire, il voulut utiliser le fruit de ses leçons, et il composa des quatuors pour instruments à cordes, qui furent publiés sous un pseudonyme, et, pour mieux déconcerter les investigations, ce pseudonyme était un nom italien. Ces œuvres, ni même le nom d'emprunt sous lequel elles furent publiées, ne sont pas parvenus jusqu'à nous. Mais dans l'état de faiblesse où était la musique instrumentale en France, avant qu'on ne connût les quatuors de Pleyel et d'Haydn, il est à supposer que ces compositions n'avaient pas une grande valeur. Elles obtinrent néanmoins un très-beau succès. Dalayrac conserva longtemps l'incognito, et put jouir de son triomphe en toute conscience, car ces quatuors, attribués à un musicien italien, étaient très-recherchés des amateurs et se jouaient partout.

On venait d'en publier tout récemment une nouvelle série, et une réunion intime d'amateurs devait l'essayer, pour la première fois, chez le baron de Bezenval. Dalayrac était au nombre des auditeurs: pour ne rien perdre de l'exécution de son œuvre anonyme, il s'était placé le plus près possible des amateurs qui allaient la déchiffrer. Le premier morceau fut fort bien dit, et reçut beaucoup d'applaudissements. Le début de l'andante parut encore plus heureux; mais à un certain passage, il advint une telle succession de notes fausses et discordantes, que Dalayrac fit un bond sur sa chaise et s'écria: Mais ce n'est pas cela; le trait du second violon n'est pas dans ce ton-là!

—Comment! dit avec conviction l'amateur chargé de cette partie, je joue ce qu'il y a, et si c'est mauvais, c'est la faute de l'auteur, et non la mienne.

Et l'on recommença le passage, qui parut encore plus faux que la première fois. Dalayrac s'élança vers le second violon, lui arracha l'instrument des mains, et se mettant à jouer le trait comme il l'avait composé: