—Tenez, Monsieur, voilà ce qu'il y a, et cela ne ressemble guère à ce que vous venez de jouer.
—C'est ce que vous venez de jouer qui ne ressemble pas à ce qui est écrit, dit l'amateur exaspéré; voyez plutôt.
Et il passa sa partie à Dalayrac, qui ne fit qu'y jeter un coup d'œil, et s'écria avec colère:
—Là! j'en étais sûr! ils n'ont pas corrigé la seconde épreuve.
—Eh! qu'en savez-vous? dit l'amateur triomphant.
L'auteur, près de se trahir, demeura muet; mais Langlé, confident discret jusqu'alors de l'innocente supercherie de son élève, se crut dispensé de garder plus longtemps un secret qu'on était sur le point de pénétrer.
—Il en sait très-long sur ce sujet, Messieurs, leur dit-il, car c'est lui qui est l'auteur de tous les morceaux publiés sous le même nom que celui-ci.
Ce furent alors des exclamations et des éloges à perte de vue. Dalayrac ne pouvait suffire à toutes les louanges et toutes les félicitations qu'il recevait. Il fut forcé de se mettre au pupitre et de concourir à l'exécution de tout son répertoire, qu'on voulut passer en revue le soir même, et à chaque morceau c'était un nouveau concert d'éloges et de bravos.
Cette petite aventure eut du retentissement, et Dalayrac devint le musicien à la mode dans un certain monde, avant même d'être connu de la généralité du public. On sait que Voltaire, dans son voyage à Paris en 1778, fut reçu dans une loge maçonique. Dalayrac fut chargé de composer la musique pour cette réception, et elle eut assez de succès pour qu'on lui en demandât une nouvelle pour la fête célébrée chez Mme Helvétius en l'honneur de Franklin.
M. de Bezenval faisait souvent jouer la comédie chez lui; la reine et la famille royale ne dédaignaient pas d'assister à ces solennités dramatiques où les rôles étaient remplis par des gens du monde et par l'élite des comédiens français ou italiens. Dalayrac composa, pour ce théâtre de société, deux petits opéras, dont les titres seuls nous sont parvenus. Ils étaient intitulés: le Petit souper et le Chevalier à la mode. Leur succès ne fut pas moins grand que ne l'avait été celui des premières œuvres instrumentales de l'auteur. La reine, qui assistait à la représentation, félicita hautement le musicien, lui disant qu'elle était heureuse de savoir qu'il y eût dans la maison de son frère un jeune homme de tant de talent et d'espérances.