Mais dès cinq heures du soir, il arrivait au café Procope. Cet estaminet eut de la notoriété sous le second Empire lorsque Gambetta y hurlait aux acclamations des galope-chopine qui, depuis, s'emparèrent du pouvoir pour dévaliser la France.

Vers 1890, le Procope était tenu par un autre raté de la littérature qui, d'ailleurs, s'y ruina.

Poussin se fourrait dans un coin sombre et jusqu'à deux heures du matin s'ingurgitait de l'absinthe puis de la bière. Le patron qui, je crois, le tenait pour un génie méconnu, lui faisait crédit.

Il était fort rare qu'il desserrât les dents. Il écoutait, d'un air malveillant, un sourire sarcastique aux lèvres, quelques jeunes poètes, venus là, aux minutes de désoeuvrement proclamer leurs espoirs, déclamer leurs vers. Si l'on lui adressait la parole, il ne répondait que par des grognements brefs.

J'eus parfois la curiosité de rechercher ce qu'il pouvait bien se passer dans l'esprit de cet homme qui depuis vingt-cinq ans ne faisait rien, ne disait rien, ne produisait rien. Je n'ai jamais pu tirer de lui trois phrases de suite. Mais je soupçonne qu'il nous méprisait profondément, nous qui travaillions, qui publiions, qui conquérions peu à peu un public…

Une nuit, Poussin fut terrassé par une congestion en sortant du Procope. On le porta à l'hôpital de la Charité. Il y décéda le lendemain, plus que jamais muré dans son rogue silence.

* * * * *

La Bohème n'est donc pas ce que le bourgeois pense. Celui-ci la juge d'après les pasquinades veules et menteuses d'un Mürger. Que la réalité est différente! La Bohème, c'est une cave sans air où dépérissent et se stérilisent les poètes d'avenir comme Signoret, les poètes de génie comme Verlaine. On y souffre, on y grelotte, on y masque d'un rire désespéré les tiraillements de la faim, on y pleure quand personne ne vous regarde. Ceux qui s'accommodent, sans révolte, d'y croupir étaient faits pour elle. Les forts la traversent, s'en échappent le plus tôt qu'ils peuvent et vont combattre au grand soleil, au soleil farouche de la vie pour Dieu et pour l'art.

S'ils meurent à la tâche, du moins, ils tombent l'arme au poing!…

CHAPITRE IX SOUVENIRS DU BOULANGISME