Il y a peu, dans une auberge de campagne, au mur de la chambre qui m'avait été désignée, j'avisai un portrait du général Boulanger.

— Hé, dis-je à mon hôte, vous aussi, vous avez été boulangiste?…

— Mon Dieu, oui, comme tout le monde, me répondit-il. Il considéra l'image, puis avec un haussement d'épaules énergique, il ajouta: — Cet animal, s'il l'avait voulu!…

— Nous n'en serions pas où nous en sommes, dis-je, en achevant la phrase.

— C'est cela même!

Il me laissa seul et je me pris à rêver sur ce singulier épisode de notre histoire contemporaine.

— C'est pourtant vrai, pensai-je, il fut un temps où tout le monde était boulangiste sauf, bien entendu, les francs-maçons, quelques socialistes et la clique des politiciens opportunistes ou radicaux. Et il n'est pas moins exact que si Boulanger avait voulu, la France serait, sans doute, aujourd'hui débarrassée du parlementarisme. Mais le général ne sut pas vouloir. Il n'eut ni l'audace d'un Bonaparte ni l'esprit de décision d'un Monk. Ce fut un romantique sentimental, un troubadour à barbe blonde qui, alors que nous nous donnions à lui aima mieux roucouler aux pieds d'une Marguerite tuberculeuse que de délivrer son pays de la tyrannie jacobine.

Brave comme soldat, — il l'a prouvé en Indochine, en Italie et pendant la campagne de 70, — il manquait de courage civil. Toute la France lui criait: — Fais le coup de force, renverse le régime, nous te suivrons!

Il recula, ayant trop pris au sérieux les déclamations ineptes de Victor Hugo dans l'Histoire d'un crime. Peut-être aussi son idée fixe de rester dans la légalité se doublait-elle du sentiment de son insuffisance à remplir le rôle magnifique et redoutable qui lui était offert.

Et puis quels pitoyables lieutenants pour le seconder. Déroulède, Pierre Denis, Barrès, Thiébault, deux ou trois autres mis à part, quel ramassis d'aventuriers tarés et de pamphlétaires besogneux autour de lui! Un Laguerre, un Mermeix, un Vergoin et surtout le juif Naquet, traître probable, selon les traditions de sa race.