Lui-même resta fort équivoque; flattant les républicains, caressant les royalistes pour en obtenir des subsides, marivaudant avec les bonapartistes, allant à Prangins sonder le prince Jérôme, dînant chez la duchesse d'Uzès, distribuant des poignées de mains aux disciples de Blanqui, il usa son prestige à louvoyer entre les partis avec l'arrière-pensée de les duper au profit de son ambition. Mais là encore, il ne put pas aller jusqu'au bout: la seule menace d'une prison, d'où la population parisienne l'aurait tiré dans les vingt-quatre heures, l'effraya. Il prit la fuite, abandonnant les siens aux vengeances des parlementaires; il alla ridiculement, lâchement, se suicider sur la tombe de sa maîtresse. Ah! ce ne fut pas la mort d'un Caton ni même d'un Marc-Antoine mais celle d'un Roméo suranné.

Ce fatalisme sans ressort, ce manque de caractère ne désignaient point Boulanger pour être un conducteur de peuples. Ce qu'il faut retenir de son équipée c'est le sursaut d'instinct vital qui jeta la France à sa suite: à cette époque chacun sentait, plus ou moins nettement, que le parlementarisme nous était néfaste et qu'il fallait en éliminer les virus pour subsister. Tel était le désir de trouver l'homme nécessaire à cette tâche qu'on acclama, sans trop de réflexion, celui qui se présentait comme le sauveur possible. Et puis c'était un général: pour beaucoup il incarnait la revanche. Sans génie, mais doué d'un charme incontestable, il séduisit sans avoir besoin de se donner grand peine. Les circonstances le portèrent. Le jour où elles cessèrent de le favoriser et où il lui aurait fallu, pour les dominer, montrer qu'il était digne d'arracher la patrie à la poignée d'aigrefins qui la pillent et qui l'épuisent, il s'effondra — plutôt que de sacrifier ses amours à la mission qu'il avait acceptée.

Et la France retomba sous le joug honteux qu'elle subit encore…

* * * * *

Je n'ai pas l'intention de raconter le boulangisme. D'autres l'on fait, notamment M. Barrès dans ce beau livre: l'appel au soldat où il analyse avec perspicacité l'énorme mouvement d'espérance qui porta le pays vers Boulanger.

Je veux seulement rapporter quelques aspects de cette lutte contre le régime et montrer quelles furent alors nos illusions…

J'ai vu pour la première fois Boulanger au mois d'août 1886. Je terminais mon service militaire au 12° cuirassiers en garnison à Angers.

Le général était à ce moment ministre de la guerre. Il avait été visiter le prytanée de la Flèche et, le même jour, il vint coucher dans notre ville d'où il repartit, du reste, le lendemain matin sans avoir mis le pied dans les casernes.

Mon escadron fut désigné pour lui rendre les honneurs au débarcadère et pour fournir une garde à l'hôtel où il passa la nuit.

Je dois dire que, sauf les officiers, le régiment n'avait qu'une idée très vague de sa notoriété commençante. Ce que nous savions de lui c'était qu'il avait fait repeindre les guérites en tricolore, supprimé la masse individuelle et amélioré l'ordinaire. De son action politique nous ignorions à peu près tout. Cela pour la bonne raison qu'à cette époque, le service très chargé nous absorbait complètement et que l'introduction des journaux était sévèrement interdite au quartier: mesure très bien comprise et qu'on ne fera pas mal de rétablir le jour où Marianne pourrira aux gémonies.