Naturellement, nos chefs ne nous communiquaient pas leur opinion sur Boulanger. Aussi notre seule préoccupation lorsque nous nous rangeâmes dans la cour de la gare c'était de montrer au ministre de la guerre que nous étions une troupe bien astiquée, bien alignée, adroite à manier ses chevaux. À ce point de vue, nous n'avions pas grand-chose à craindre de sa critique car le service de deux ans ne sévissait pas encore, nous formions un régiment parfaitement entraîné sous un colonel très strict mais très juste s'attachant à développer en nous cet esprit de corps qui fait les bons soldats.

Il était cinq heures du soir lorsque Boulanger descendit du train. Il traversa rapidement la place, tandis que les trompettes sonnaient la marche, et, sans nous inspecter, monta, suivi de ses officiers d'ordonnance et du général commandant la place, dans le landau découvert qui l'attendait. À ce moment, je ne fis que l'entrevoir étant placé, de par mon grade, en serre-file du quatrième peloton.

Nous l'escortâmes au grand trot jusqu'à l'hôtel. Descendu de voiture, il passa sur front de l'escadron, dit quelques mots aimables à notre capitaine puis déclara qu'il ne voulait pas de garde. Ce qui me frappa ce fut l'aménité de ses manières. Il manifestait déjà cette préoccupation de plaire qui, servie par un physique agréable, fut pour beaucoup dans sa popularité.

Mais je n'eus pas le temps de faire des remarques plus approfondies. Un commandement nous mit en colonne par quatre. Nous rentrâmes au quartier, enchantés de n'avoir pas à fournir le service supplémentaire auquel nous nous attendions.

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Rentré dans le civil, je ne revis Boulanger qu'en 1887. Je dois dire qu'à cette époque, ainsi que beaucoup d'écrivains de ma génération, je ne m'occupais guère de politique. Perché à un sixième étage de la Rive Gauche, je versifiais éperdument. Les articles que je publiais, dans des revues éphémères, traitaient surtout de poésie. Mes amis et moi nous vivions un peu comme en rêve, nous récitant nos vers, esquissant les théories de l'école littéraire qui prit, par la suite, le nom de Symbolisme, ne recherchant, dans nos courses à travers Paris, que des sensations d'ordre esthétique.

Cependant nous étions unanimes à mépriser le parlementarisme. Nous trouvions grotesque et humiliant que la France fût soi-disant représentée et gouvernée par des babouins d'une malhonnêteté notoire, ayant pour préoccupation unique de se disputer l'assiette au beurre et de gaver leur clientèle sans souci de la dignité du pays.

Boulanger combattait ces fantoches qui le persécutaient. Et donc, par cela seul, il nous était sympathique. Mais nous ne prenions point part effectivement à la bataille.

Sur ces entrefaites éclata l'affaire Wilson. On se rappelle que cet anglais, gendre du vieux Grévy, trafiqua de la Légion d'honneur, commit des faux pour se tirer d'affaire lorsqu'il fut poursuivi et néanmoins obtint un acquittement des magistrats inféodés au régime qui furent chargés de le juger.

Le maintien de Grévy à la présidence de la République n'en devenait pas moins impossible. Paris bouillonnait, menaçait de se soulever et réclamait la rentrée de Boulanger au ministère.