Sur ce dernier point les parlementaires demeuraient irréductibles: ils craignaient trop le coup de balai purificateur dont les partisans du général ne cessaient de les menacer. Mais ils saisissaient l'urgence de quelques concessions.

C'est pourquoi ils sommèrent Grévy de démissionner. Le vieux, qui tenait à ses gros appointements, fit d'abord la sourde oreille. Il se cramponnait à son fauteuil et feignait d'ignorer l'émeute qui grondait autour de l'Élysée.

Pour lui forcer la main, la Chambre décida de siéger en permanence jusqu'à ce qu'elle eût reçu sa démission.

Le jour même où elle prit ce parti, tout ce qu'il y avait de militants dans la ville s'assemblèrent spontanément sur la place de la Concorde pour presser sur les députés et, au besoin, envahir le Palais Bourbon et dissoudre l'assemblée si celle-ci manquait à son devoir.

Accompagné d'un peintre de mes amis, j'étais venu là par curiosité.

C'était un jour sombre, brumeux et froid de la fin de novembre. Une foule énorme remplissait la place depuis le bas des Champs- Élysées jusqu'à la terrasse des Tuileries, depuis les parapets du quai jusqu'à la rue Royale. De nouvelles colonnes de manifestants ne cessaient de déboucher par la rue de Rivoli. Un escadron de la garde barrait le pont. Devant se tenaient quelques officiers de paix peu zélés et une douzaine d'agents mal disposés à cogner car, à cette époque, la police, en majeure partie, était boulangiste.

Il y avait de tout sur la place: entre autres des membres de la Ligue des Patriotes groupés autour de la statue de Strasbourg et qui chantaient le refrain à la mode:

Quand les pioupious d'Auvergne iront en guerre, Pour sûr on dansera, Le canon tonnera, On trempera la soupe dans la grande soupière

Et pour la manger On n'se passera pas d'Boulanger…

Presque tout le monde faisait chorus. Et quand on arrêtait de chanter quelques minutes c'était pour crier sur l'air des lampions: Démission! Démission! ou pour entonner une autre chanson: