Le vieillard roula par terre en criant de toutes ses forces. À ce moment, comme les trompettes sonnaient le ralliement et que les cavaliers regagnaient le pont au trot, nous nous élançâmes pour relever le blessé. — Heureusement, il avait plus de peur que de mal, son chapeau, d'ailleurs fendu en deux, ayant amorti le choc. Néanmoins il saignait d'une coupure superficielle et il pleurait en nous disant: — J'arrive de Dijon!… Je viens voir mes enfants, rue Saint-Honoré… Je ne sais même pas ce qui se passe… Je descends de l'omnibus et je reçois un coup de sabre!…

Il y avait, en effet, de quoi se sentir un peu désemparé.

— Ah! dis-je, vous auriez aussi bien fait de remettre votre voyage…

Nous le conduisîmes chez un pharmacien tout près de là. Une fois assurés du peu de gravité de sa blessure, nous revînmes sur la place, curieux d'apprendre comment tout cela finirait.

Or pas mal de gens avaient été sabrés, ce qui exaspérait la foule.
Marchant sur le pont, elle se préparait, en vociférant: À bas la
Chambre! à forcer le passage.

D'autre part, une escouade d'agents, sortie de la rue Saint- Florentin, commençait à cogner. Les socialistes de Fournière lui tenaient tête et, refoulés contre le ministère de la Marine, tiraient à coup de revolver pour se dégager. Au milieu du tapage énorme qui remplissait maintenant la place, les détonations ne faisaient pas plus de bruit qu'un claquement de fouet.

Mon ami et moi nous étions grisés par l'atmosphère belliqueuse, horripilés par le sang que nous avions vu couler. Nous courions vers le pont, prêts à prendre part au combat, quand soudain tout s'arrêta. Un officier de paix pérorait. Nous étions trop loin pour entendre ce qu'il disait, mais nous le vîmes indiquer du geste les parapets où une nuée d'afficheurs collaient des papiers blancs.

On se précipita; on lut: c'était enfin le message de démission de l'antique et malpropre chicanous nommé Grévy.

Il y eut un hourra gigantesque — puis un cri enthousiaste de: Vive Boulanger! Ensuite, chacun s'en alla chez soi avec la conscience du devoir accompli…

C'est la première émeute à laquelle j'ai assisté… — Par la suite, je devais en voir bien d'autres où je jouais un rôle plus… mouvementé.