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Je ne sais si cette échauffourée stimula les instincts guerroyants qui sommeillaient en moi. Mais le fait est que, de ce jour, je ne rêvai plus que plaies et bosses. Puis je fis la connaissance, dans le même temps, de quelques boulangistes effervescents qui me convertirent à l'amour du «brav'général» et je me mis à conspirer avec eux.
Ils habitaient, comme moi, le quartier latin. Nous y fîmes une propagande enragée parmi les étudiants, les artistes et les littérateurs: au Luxembourg, à domicile, dans les cafés, nous promenions la parole boulangiste.
Partout à peu près, nous étions bien accueillis, tandis que les rares opposants ne recueillaient que des rebuffades et parfois des horions.
À ce propos, un incident assez drolatique me revient à la mémoire.
Dans un café du boulevard Saint-Michel, nous étions installés trois à une table que flanquaient, à notre droite, des adeptes de la manille et, à notre gauche, des joueurs de domino. Tout en procédant aux rites de leur culte, ils nous écoutaient prophétiser la déroute prochaine des parlementaires et applaudissaient à nos tirades révisionnistes.
Un bonhomme chenu, assis en face de nous, marquait, seul, du mécontentement. Il commença par grommeler des vocables tels que: dictature, réaction, République en péril… Ensuite, comme nul ne faisait cas de ses protestations, il tira de sa poche un journal antiboulangiste, l'étala devant lui et entama, d'une voix perçante, la lecture d'un article où Joseph Reinach avait le toupet d'invoquer contre le général «les lois, les justes lois».
D'abord on se contenta de le blaguer à la sourdine. Puis, comme notre adversaire haussait de plus en plus le ton, nos voisins de gauche se mirent à taper les dominos sur le marbre de la table pour couvrir son fausset.
Une querelle s'ensuivit. L'admirateur de la prose hébraïque nous traita «d'esclaves attachés à la queue du cheval noir de Boulanger». On lui rit au nez. Puis, comme il s'entêtait à reprendre la déclamation de l'article, toute l'assistance le hua. Lui, gesticulait, brandissait son journal comme un drapeau et ne cessait de nous cracher des injures.
Enfin le gérant, zélé boulangiste, lui fit remarquer qu'il avait tout le monde contre lui et le pria de se taire. Vaine objurgation, il n'en cria que plus fort.