Il fallut l'expulser. Au garçon qui le poussait vers la porte, il décocha l'épithète de «suppôt du militarisme».

Une fois dehors, il voulut prendre à témoins de notre intolérance, les consommateurs de la terrasse. Mais ceux-ci ne lui répondirent que par le cri réitéré de: Vive Boulanger! Alors il s'éloigna, toujours vociférant, tâchant, sans succès, de recruter quelque approbateur parmi les passants qui s'écartaient de lui avec précipitation ou le lardaient d'épigrammes.

Ah! c'est qu'à cette époque, il n'y avait guère d'endroit, à
Paris, où l'on pût manifester impunément de l'opposition à
Boulanger…

* * * * *

Ce fut vers la fin de décembre que je fus présenté au général par un de ses secrétaires. Il habitait alors rue Dumont D'Urville. Ce n'était pas facile de l'aborder car, dès l'aube, un flot d'admirateurs et de solliciteurs stationnaient sur les trottoirs, devant la maison, envahissaient l'escalier, s'entassaient dans l'antichambre. Et quels propos brûlants ils échangeaient: actes de foi dans le génie de Boulanger, espoirs de revanche, malédictions contre le régime. Les murs en vibraient. Et il aurait fallu que le général fût plus qu'un homme pour ne pas s'enivrer aux effluves de cette délirante popularité.

Après trois heures d'attente, je fus admis dans son cabinet de travail. Il se tenait debout contre la paroi du fond. Il était vêtu d'une redingote noire, boutonnée, et d'un pantalon bleu foncé. Au col, une cravate mauve à dessins rouges d'assez mauvais goût. Assis derrière un bureau couvert de journaux, de brochures et de lithographies boulangistes, le comte Dillon écrivait sans s'occuper des allants et venants.

Mon introducteur me nomma et me donna comme délégué par la jeunesse des Écoles. Ce n'était pas tout à fait vrai, car je n'avais nul mandat des étudiants pour prendre la parole en leur nom. Cependant, je pouvais, sans mentir, affirmer que j'apportais les voeux d'un grand nombre de jeunes gens de la Rive Gauche.

Le général me serra la main. Tandis que je lui disais qu'il pouvait compter sur nous pour le suivre — jusqu'au bout — il fixait sur moi ses yeux bleus et paraissait m'écouter avec attention. Je remarquai l'extrême douceur de son regard. Comme je l'ai déjà dit, Boulanger avait un grand charme d'accueil et possédait un don tout spécial pour attirer et retenir les dévouements.

Il me répondit par quelques phrases de courtoisie, puis me certifia que bientôt nous renverserions les parlementaires. Enfin, il m'exhorta à poursuivre la propagande sans défaillance.

Tout cela fut dit très simplement, mais avec une force de persuasion qui acheva de me conquérir.