L'entrevue ne dura que quelques minutes, car plus de trois cents séides attendaient avec impatience leur tour d'être reçus. Après que le général m'eut serré de nouveau la main en me répétant: — Bon courage, nous vaincrons, je pris congé, plus que jamais décidé à servir le boulangisme par la parole, par la plume et, au besoin, par la trique.
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La période électorale s'ouvrit. Le gouvernement sentait bien que Paris lui échappait; les parlementaires gémissaient, s'indignaient, jabotaient dans le vide, intriguaient, cherchaient en vain l'homme à opposer au général. Tous les politiciens de quelque notoriété qui furent pressentis, se récusèrent avec empressement, nul d'entre eux ne se souciant d'affronter une défaite certaine.
Enfin l'on déterra un obscur franc-maçon, nommé Jacques, distillateur de son métier et que ni le talent ni les services rendus au régime de désignaient pour assumer la tâche formidable de lutter contre Boulanger. Il fallait vraiment que le ministère ne sût plus de quel bois faire flèche pour présenter aux suffrages des Parisiens une pareille médiocrité.
On pense si ce nom de Jacques suscita les brocards!
Dans les réunions, les boulangistes n'arrêtaient pas de chanter:
Frère Jacques, dormez-vous?…
Aux orateurs, pleins d'abnégation, qui soutenaient cette candidature bouffonne, on criait: — As-tu fini de faire le Jacques?
Rochefort, dans l'Intransigeant, qui était le moniteur du boulangisme et qui tirait à trois cent mille, multipliait les articles au vitriol contre nos adversaires. Jamais il ne montra plus de verve.
Je me rappelle, entre autres, un article où il raillait le texte d'une affiche gouvernementale. Composé de pleutres, incoercibles, le ministère y insinuait que si Boulanger était élu, il en résulterait la guerre avec l'Allemagne. Il faisait appel à la couardise, bien en vain d'ailleurs, car la France entière aspirait à la revanche (le général-revanche, c'était un des surnoms dont on désignait Boulanger), et il prédisait la défaite.