Cette vilenie se terminait, en effet, par ces mots: Pas de
Sedan!

Rochefort releva la phrase: — La veste que vous allez remporter, écrivit-il, vous ne voulez pas qu'elle soit en drap de Sedan? Fort bien, nous vous l'offrirons en drap d'Elboeuf…

Cependant, au quartier, nous redoublions de zèle. Chaque jour nous amenait de nouveaux adhérents. Le courant boulangiste devenait de plus en plus irrésistible, entraînant jusqu'à d'anciens communards qui avaient fait le coup de feu contre Boulanger en 71.

De baroques personnalités se laissaient aussi séduire. Ainsi, un soir, au sortir d'une réunion, je fus abordé par un individu, porteur d'une grande barbe en acajou frisé, qui témoigna le désir de me poser quelques questions.

Je le pris à part et le priai de s'expliquer.

Mais lui, à brûle pourpoint: — Savez-vous si Boulanger a fait fusiller Millière?

Je ne me rappelai pas du tout qui était ce Millière ni en quelle circonstance il avait passé par les balles. J'avouai mon ignorance à mon interlocuteur.

Alors il m'expliqua que Boulanger, colonel dans l'armée versaillaise, lors de l'entrée des troupes de l'ordre à Paris, faisait partie du corps qui avait occupé la rive gauche. Or, le nommé Millière, membre de la Commune, avait été arrêté rue de Vaugirard, et fusillé sans jugement, sur les marches du Panthéon.

— Je suis disposé, conclut-il, à voter pour le général, pourvu que je sois sûr qu'il n'a pas pris part à l'exécution de Millière.

Je fus un peu interloqué, car je n'en savais rien du tout. Toutefois, je pris sur moi de lui affirmer que Boulanger déplorait les abus de la répression qui marquèrent la défaite de la Commune et que, par suite, il était incapable d'y avoir trempé.