Après une longue contemplation, je tourne à l'ouest; je me glisse sous une voûte de grès au cintre surbaissé; je débouche dans un cirque où des roches abruptes, les une couvertes de mousses sombres, les autres âprement nues, se surplombent ou s'oppriment en un chaos formidables.
On dirait quelque avalanche des vieux âges suspendue dans sa chute par le geste d'une divinité. Puis certains rocs, qui m'investissent de toutes parts, ouvrent des gueules de chimères et de dragons. J'ai un peu l'impression d'être enfermé dans un cercle de l'enfer de Dante.
Mais le sentier remonte par une brèche pour atteindre la grande _platière _qui occupe le centre du Long-Rocher. Un nouvel aspect se présente au sud, par delà une plaine de fougères brunâtres.
Les massifs des Trembleaux, plantés d'essences multiples, déploient la magnificence des couleurs de l'automne. C'est toute la gamme des nuances du jaune et de l'orangé, depuis l'ambre jusqu'à la rouille. Par endroits, des feuillages de carmin tranchent à vif sur ce fond d'opulence tandis que quelques jeunes hêtres, encore verts, scintillent sourdement comme des émeraudes.
Vers le couchant, la hauteur des Étroitures, avec sa pinède, apparaît, par contraste, presque noire. Le ciel s'est couvert de nuées gris perle qui cendrent un peu les ors des feuillages. Il ne reste, à la crête des collines les plus occidentales, qu'un pan de bleu limpide d'où le soleil déclinant baigne de longues clartés mourantes les arbres, les rochers et les vapeurs immobiles. Plus un souffle n'agite l'air.
Et le silence des fins d'après-midi dans la forêt plane, comme un aigle de royale envergure, sur les frondaisons pleines de pénombre chatoyante et de reflets atténués…
* * * * *
Comme je redescendais par le sentier qui mène à la route de Fontainebleau, je vis se dresser à ma gauche un vieux sapin qui, sous sa pèlerine vert sombre, ressemblait à un ermite. Comme il bruissait mystérieusement, je prêtai l'oreille et je crus percevoir de vagues paroles où il était question de la bêtise humaine. Cela ne m'étonna pas trop, car je sais que les arbres sont beaucoup plus sages que les hommes.
Je m'arrêtai. Saluant l'ancêtre morose, je lui adressai le discours suivant:
— Vieil ami, n'oublie pas que les poètes te tiennent pour un modèle de logique et de cadence. Et quoi de surprenant à cela? Tes branches sont si merveilleusement alternées! Tu sais aussi que le philosophe Kant eut recours à l'un de tes frères pour l'aider à construire des syllogismes. Ce sapin s'élevait vis-à-vis de la fenêtre qui éclairait son cabinet de travail. Et Kant avait tellement l'habitude de le regarder en travaillant et d'accrocher ses méditations aux rameaux dont les vitres étaient frôlées que, privé de son sapin, il n'aurait sans doute plus réussi à coordonner les antinomies où se complait sa doctrine.