Que faut-il conclure?…

Il y a une dizaine d'années, réfléchissant à cette légende, j'eus l'idée d'aller explorer, la nuit, la région où le Chasseur Noir avait toujours apparu. Vers onze heures du soir, en juin, je gagnai, par la route de Moret, le carrefour du Chêne feuillu puis je me dirigeai, par un sentier que je connaissais bien, vers cette mare d'Épisy auprès de laquelle la jeune Écossaise avait rencontré le fantôme.

J'allais lentement sous les grands arbres; je goûtais, avec ivresse, la belle nuit d'été tout odorante du parfum des flouves, des pollens et des résines. Je mirais la pleine lune couleur de miel qui répandait sa splendeur paisible sur les hautes frondaisons et dardait de fines clartés, pareilles à des flèches d'or pâle, à travers le noir treillis des branches. Les ramures formaient devant moi une suite d'arceaux où des ogives, pleines d'une fluide lumière, alternaient avec des pans d'obscurité bleuâtre. J'errais dans un cloître de rêve… Je débouchai enfin sur le creux où repose la mare. À vingt pas environ du carrefour des sept routes, elle dort dans une cuvette formée par des pentes argileuses où croît une herbe drue. Un tertre artificiel, que soutiennent quelques pierres sommairement façonnées, la surplombe et dessine un petit plateau circulaire au centre duquel s'élève un marronnier déjà vieux.

Sur le pourtour, une dizaine de pins font cercle comme pour recueillir les enseignements de ce patriarche. Sous le tertre, bâille une cavité d'où filtre une source. Et, de chaque côté du porche, deux platanes, arbres fort rares dans la forêt, ont poussé.

Je m'assis au pied du marronnier et je me mis à rêver en contemplant l'eau paisible de la mare. La pleine lune, presque au zénith, baignait de lumière le ciel sans nuages, s'étalait, en grandes nappes pâles, sur le gazon, faisait luire, comme des chevelures d'argent fin, le feuillage des arbres, et se reflétait, avec une telle intensité, dans l'onde immobile qu'on eût dit qu'un fragment de l'astre s'était laissé choir sur la terre.

La forêt reposait à l'infini dans l'enchantement du clair de lune et du silence. Pas un souffle. Il faisait si calme que j'entendais les branches se frôler avec douceur, les feuilles chuchoter en songe et une biche brouter dans le taillis tout proche…

Je rêvais; je me récitais des passages de l'adorable féerie de Shakespeare: Le Songe d'une nuit d'été. Je croyais voir voltiger autour de moi Titania et les fées, Puck et les sylphes.

Et j'avais tout à fait oublié que j'étais venu là pour procéder à une enquête sur le Chasseur Noir.

Quand le souvenir me revint du fantôme, je quittai à regret la place et, consciencieusement, je commençai à parcourir tous les endroits où la tradition voulait qu'il se montrât.

J'escaladai les pentes du Rocher d'Avon; je redescendis dans la brousse; je battis les halliers tout autour du Rocher aux Nymphes; je revins sur la route de Moret que j'arpentai jusqu'à la maison de garde des Sablons.